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Centrales nucléaires et leucémies infantiles

Leucémies infantiles près des centrales nucléaires




Ian Fairlie (www.ianfairlie.org) est consultant indépendant spécialiste des questions de contamination radioactive de l’environnement. En 2013, il a publié dans le Journal of Environmental Radioactivity une synthèse tentant d’expliquer les fortes hausses de cancers et de leucémies infantiles observées aux abords des centrales nucléaires [1]. Il revient, dans l’entretien qu’il nous a accordé, sur les causes précises des relâchements radioactifs dans l’environnement et sur leurs conséquences sanitaires. Il apporte une nouvelle preuve des risques inacceptables que les installations nucléaires civiles font courir aux populations et particulièrement aux plus fragiles d’entre nous : les enfants en bas âge.



Ci-dessus : Ian Fairlie propose une nouvelle hypothèse pour expliquer l’augmentation des cancers et leucémies infantiles à proximité des installations nucléaires.

L’étude KiKK [1] commanditée par le gouvernement allemand et publiée en 2008 faisait état d’une hausse de 120 % des leucémies infantiles et de 60 % de tous les cancers parmi les enfants de moins de cinq ans vivant à moins de cinq kilomètres de réacteurs nucléaires. Cette étude évoque-t-elle aussi la situation sanitaire des enfants vivant à plus de 5 km d’une centrale ?

Ian Fairlie : À cette distance, les résultats ne sont alors plus très probants. On ne peut pas en tirer grand-chose. La plupart des études que j’ai menées l’ont été en relation avec le docteur Alfred Körblein, un physicien indépendant de Nüremberg, spécialisé dans l’étude des effets des faibles doses de radioactivité. Nous avons adressé une lettre au Journal international du cancer en 2013 qui constituait une synthèse de quatre études menées dans quatre pays européens (Allemagne, Suisse, Grande-Bretagne et France). Ces quatre études font toutes état d’une hausse significative des leucémies et des cancers contractés par des enfants de moins de cinq ans à moins de 5km des centrales nucléaires.

Ces maladies seraient, selon vous, contractées lors de la vie utérine ?

Ian Fairlie : Les cancers et les leucémies sont en effet contractés par les embryons et les fœtus portés par des femmes enceintes. Nous pensons que toutes les leucémies infantiles et tous les cancers infantiles seraient probablement contractés pendant la grossesse. Car les embryons et les fœtus sont extrêmement sensibles à la radioactivité.

Le risque proviendrait principalement, écrivez- vous, d’une forte hausse des émissions de particules et de gaz radioactifs qui surviendrait chaque année lors du remplacement des combustibles usés à l’intérieur des réacteurs. C’est donc au moment où le réacteur serait arrêté, ouvert et dépressurisé, que les émissions les plus fortes se produiraient ?

Ian Fairlie : Nous le pensons en effet. 75 % des émissions annuelles de particules radioactives se produisent au même moment en l’espace de quelques heures. Une étude du gouvernement britannique montre que les doses relâchées dans l’environnement lors de ces opérations techniques annuelles sont au moins vingt fois plus importantes que celles qui se déroulent durant tout le reste de l’année.

Où retrouve-t-on ces particules radioactives ainsi relâchées dans l’environnement ?

Ian Fairlie : Environ 50 % des relâchements se font dans l’eau et 50 % dans l’air. Cela varie d’un réacteur à l’autre. Ces dernières années, l’industrie nucléaire a pris conscience des dangers de ces dégagements de radionucléides dans l’air. Elle tente désormais de privilégier les relâchements dans l’eau. Beaucoup de riverains des centrales nucléaires s’inquiètent des relâchements dans l’eau alors que la plupart des doses absorbées proviennent en fait de dégagements dans l’air.

Vous citez une étude de 2011 émanant de la section allemande de l’Organisation internationale des médecins pour la prévention contre la guerre nucléaire (IPPNW). Celle-ci faisait état d’émissions de particules radioactives et de gaz radioactifs 500 fois plus importantes pendant ces remplacements de combustibles usés qu’en période normale.

Ian Fairlie : En effet, l’IPPNW a montré que durant l’année la concentration ne dépasse pas 3 kBq/m3, mais qu’elle atteint, en revanche, 1500 kBq/m3 lors du remplacement des combustibles usés.

Que pourraient faire les populations si elles étaient averties de ces relâchements ?

Ian Fairlie : Ce sont surtout les opérateurs des centrales nucléaires qui devraient changer leurs façons de procéder. Ils devraient réaliser ces opéra- tions de nuit uniquement, quand les gens sont chez eux. Quand les centrales sont situées sur le rivage, les directeurs des INB (installations nucléaires de base) ne devraient procéder à ces relâchements que lorsque le vent souffle vers la mer. Et uniquement quand les vents sont forts, pendant les périodes de tempêtes particulièrement, parce que les vents dispersent les émissions. Malheureusement, la plupart des citoyens ne connaissent rien à ces questions, rien aux risques que l’industrie nucléaire fait peser sur leur santé. Et quand ils sont informés, ils n’y prêtent pas attention. La réaction des populations était semblable dans les années 1960 lorsqu’on a annoncé que la consommation de tabac pouvait entraîner des cancers. À l’époque, les gens ne voulaient pas croire que fumer était susceptible de les tuer. J’ai remarqué que mon étude avait été le plus téléchargée sur mon site internet dans les pays qui ne possèdent pas de centrale nucléaire. Il est sans doute plus facile d’accepter de telles conclusions quand on n’est pas concerné. Il y a un an, en mars 2014 au moment de l’anniversaire de la catastrophe de Fukushima, j’ai été surpris de voir que mon étude avait été téléchargée près de 500 fois. Un signe que ces thèses commencent à se diffuser ?

Vous soutenez que l’évaluation des risques faite par les instances officielles en cas d’exposition aux radiations et l’évaluation des doses admissibles reçues seraient incorrectes.

Ian Fairlie : Ces évaluations sont tout à fait insuffi- santes. Peu de gens comprennent de quelle façon les gouvernements se procurent ces évaluations. Celles-ci sont la synthèse d’au moins cinq modéli- sations informatiques. Il faudrait procéder autrement et utiliser des becquerels plutôt que des sieverts. Les becquerels rendent compte de façon fiable de la radioactivité parce qu’on peut réellement mesurer (et non pas seulement estimer) les becquerels que vous avez absorbés. En revanche, quand vous passez des becquerels aux sieverts, les incertitudes augmentent. Tout dépend où se situe le becquerel dans le corps. Quand il est situé près de l’ADN de vos cellules, cela devient dangereux.

Pour revenir à l’étude dite KiKK, comment expliquez-vous que ce soit le gouvernement allemand qui l’ait commanditée ?

Ian Fairlie : Le gouvernement allemand a décidé de lancer cette étude pour mettre un terme aux craintes des populations vivant à proximité des centrales. Il a voulu prouver qu’il n’y avait pas de hausse des cas de cancers et de leucémies aux abords des centrales nucléaires. Le gouvernement avait confié la recherche épidémiologique à une équipe de l’Université de Mainz composée de chercheurs pro-nucléaires travaillant sous la direction du professeur Maria Blettner, une bonne épidémiologiste. Les chercheurs ont travaillé pendant quatre ans. Ils ont été très étonnés d’observer, une fois l’étude achevée, qu’il y avait une telle progression des leucémies et cancers infantiles aux abords des centrales. Ils ont refait l’étude à plusieurs reprises, mais ont abouti à chaque fois au même résultat.

Quel a été l’impact de cette étude en Allemagne ?

Ian Fairlie : Lors des conférences que j’ai données en Allemagne, j’ai entendu parler de mères de familles qui décidaient de déménager pour s’éloigner des centrales. À cette occasion, plusieurs personnes m’ont expliqué que cette étude KiKK avait joué un rôle – jamais mentionné – dans la décision prise par le gouvernement allemand, dans le sillage de la catastrophe de Fukushima, de sortir du nucléaire.

Propos recueillis par Éric Tariant

VIDÉO - Tout savoir sur l’étude des cancers infantiles autour des centrales allemandes

Vidéo à voir sur www.sortirdunucleaire.org/etude-kikk Découvrez les explications de l’épidémiologue allemand Wolfgang Hoffmann, membre du conseil scientifique qui a supervisé l’étude KiKK sur les cancers infantiles à proximité des centrales nucléaires allemandes. Hoffmann présente la méthode de cette étude et la portée de ses résultats. Son intervention est désormais disponible dans une version traduite et sous-titrée en français, grâce au travail du blogueur Kna que nous avons mis sur la piste de cette vidéo.

Ci-dessus : Ian Fairlie propose une nouvelle hypothèse pour expliquer l’augmentation des cancers et leucémies infantiles à proximité des installations nucléaires.

L’étude KiKK [1] commanditée par le gouvernement allemand et publiée en 2008 faisait état d’une hausse de 120 % des leucémies infantiles et de 60 % de tous les cancers parmi les enfants de moins de cinq ans vivant à moins de cinq kilomètres de réacteurs nucléaires. Cette étude évoque-t-elle aussi la situation sanitaire des enfants vivant à plus de 5 km d’une centrale ?

Ian Fairlie : À cette distance, les résultats ne sont alors plus très probants. On ne peut pas en tirer grand-chose. La plupart des études que j’ai menées l’ont été en relation avec le docteur Alfred Körblein, un physicien indépendant de Nüremberg, spécialisé dans l’étude des effets des faibles doses de radioactivité. Nous avons adressé une lettre au Journal international du cancer en 2013 qui constituait une synthèse de quatre études menées dans quatre pays européens (Allemagne, Suisse, Grande-Bretagne et France). Ces quatre études font toutes état d’une hausse significative des leucémies et des cancers contractés par des enfants de moins de cinq ans à moins de 5km des centrales nucléaires.

Ces maladies seraient, selon vous, contractées lors de la vie utérine ?

Ian Fairlie : Les cancers et les leucémies sont en effet contractés par les embryons et les fœtus portés par des femmes enceintes. Nous pensons que toutes les leucémies infantiles et tous les cancers infantiles seraient probablement contractés pendant la grossesse. Car les embryons et les fœtus sont extrêmement sensibles à la radioactivité.

Le risque proviendrait principalement, écrivez- vous, d’une forte hausse des émissions de particules et de gaz radioactifs qui surviendrait chaque année lors du remplacement des combustibles usés à l’intérieur des réacteurs. C’est donc au moment où le réacteur serait arrêté, ouvert et dépressurisé, que les émissions les plus fortes se produiraient ?

Ian Fairlie : Nous le pensons en effet. 75 % des émissions annuelles de particules radioactives se produisent au même moment en l’espace de quelques heures. Une étude du gouvernement britannique montre que les doses relâchées dans l’environnement lors de ces opérations techniques annuelles sont au moins vingt fois plus importantes que celles qui se déroulent durant tout le reste de l’année.

Où retrouve-t-on ces particules radioactives ainsi relâchées dans l’environnement ?

Ian Fairlie : Environ 50 % des relâchements se font dans l’eau et 50 % dans l’air. Cela varie d’un réacteur à l’autre. Ces dernières années, l’industrie nucléaire a pris conscience des dangers de ces dégagements de radionucléides dans l’air. Elle tente désormais de privilégier les relâchements dans l’eau. Beaucoup de riverains des centrales nucléaires s’inquiètent des relâchements dans l’eau alors que la plupart des doses absorbées proviennent en fait de dégagements dans l’air.

Vous citez une étude de 2011 émanant de la section allemande de l’Organisation internationale des médecins pour la prévention contre la guerre nucléaire (IPPNW). Celle-ci faisait état d’émissions de particules radioactives et de gaz radioactifs 500 fois plus importantes pendant ces remplacements de combustibles usés qu’en période normale.

Ian Fairlie : En effet, l’IPPNW a montré que durant l’année la concentration ne dépasse pas 3 kBq/m3, mais qu’elle atteint, en revanche, 1500 kBq/m3 lors du remplacement des combustibles usés.

Que pourraient faire les populations si elles étaient averties de ces relâchements ?

Ian Fairlie : Ce sont surtout les opérateurs des centrales nucléaires qui devraient changer leurs façons de procéder. Ils devraient réaliser ces opéra- tions de nuit uniquement, quand les gens sont chez eux. Quand les centrales sont situées sur le rivage, les directeurs des INB (installations nucléaires de base) ne devraient procéder à ces relâchements que lorsque le vent souffle vers la mer. Et uniquement quand les vents sont forts, pendant les périodes de tempêtes particulièrement, parce que les vents dispersent les émissions. Malheureusement, la plupart des citoyens ne connaissent rien à ces questions, rien aux risques que l’industrie nucléaire fait peser sur leur santé. Et quand ils sont informés, ils n’y prêtent pas attention. La réaction des populations était semblable dans les années 1960 lorsqu’on a annoncé que la consommation de tabac pouvait entraîner des cancers. À l’époque, les gens ne voulaient pas croire que fumer était susceptible de les tuer. J’ai remarqué que mon étude avait été le plus téléchargée sur mon site internet dans les pays qui ne possèdent pas de centrale nucléaire. Il est sans doute plus facile d’accepter de telles conclusions quand on n’est pas concerné. Il y a un an, en mars 2014 au moment de l’anniversaire de la catastrophe de Fukushima, j’ai été surpris de voir que mon étude avait été téléchargée près de 500 fois. Un signe que ces thèses commencent à se diffuser ?

Vous soutenez que l’évaluation des risques faite par les instances officielles en cas d’exposition aux radiations et l’évaluation des doses admissibles reçues seraient incorrectes.

Ian Fairlie : Ces évaluations sont tout à fait insuffi- santes. Peu de gens comprennent de quelle façon les gouvernements se procurent ces évaluations. Celles-ci sont la synthèse d’au moins cinq modéli- sations informatiques. Il faudrait procéder autrement et utiliser des becquerels plutôt que des sieverts. Les becquerels rendent compte de façon fiable de la radioactivité parce qu’on peut réellement mesurer (et non pas seulement estimer) les becquerels que vous avez absorbés. En revanche, quand vous passez des becquerels aux sieverts, les incertitudes augmentent. Tout dépend où se situe le becquerel dans le corps. Quand il est situé près de l’ADN de vos cellules, cela devient dangereux.

Pour revenir à l’étude dite KiKK, comment expliquez-vous que ce soit le gouvernement allemand qui l’ait commanditée ?

Ian Fairlie : Le gouvernement allemand a décidé de lancer cette étude pour mettre un terme aux craintes des populations vivant à proximité des centrales. Il a voulu prouver qu’il n’y avait pas de hausse des cas de cancers et de leucémies aux abords des centrales nucléaires. Le gouvernement avait confié la recherche épidémiologique à une équipe de l’Université de Mainz composée de chercheurs pro-nucléaires travaillant sous la direction du professeur Maria Blettner, une bonne épidémiologiste. Les chercheurs ont travaillé pendant quatre ans. Ils ont été très étonnés d’observer, une fois l’étude achevée, qu’il y avait une telle progression des leucémies et cancers infantiles aux abords des centrales. Ils ont refait l’étude à plusieurs reprises, mais ont abouti à chaque fois au même résultat.

Quel a été l’impact de cette étude en Allemagne ?

Ian Fairlie : Lors des conférences que j’ai données en Allemagne, j’ai entendu parler de mères de familles qui décidaient de déménager pour s’éloigner des centrales. À cette occasion, plusieurs personnes m’ont expliqué que cette étude KiKK avait joué un rôle – jamais mentionné – dans la décision prise par le gouvernement allemand, dans le sillage de la catastrophe de Fukushima, de sortir du nucléaire.

Propos recueillis par Éric Tariant

VIDÉO - Tout savoir sur l’étude des cancers infantiles autour des centrales allemandes

Vidéo à voir sur www.sortirdunucleaire.org/etude-kikk Découvrez les explications de l’épidémiologue allemand Wolfgang Hoffmann, membre du conseil scientifique qui a supervisé l’étude KiKK sur les cancers infantiles à proximité des centrales nucléaires allemandes. Hoffmann présente la méthode de cette étude et la portée de ses résultats. Son intervention est désormais disponible dans une version traduite et sous-titrée en français, grâce au travail du blogueur Kna que nous avons mis sur la piste de cette vidéo.