08/11/2004 : LIBERATION Dérives
Désobéissance civile.
Editorial
Dérives
Par Jean-Michel HELVIG
Rien ne peut justifier que quiconque meure pour ses idées dans une société libre et démocratique. Il y a trop à faire et espérer dans un monde qui n'est pas aussi verrouillé que le prétendent les apôtres de l'apocalypse ou du déclin pour qu'une vie soit broyée à 21 ans. Même si c'est par maladresse, sinon inconscience, qu'un jeune homme a été écrasé hier par un train chargé de déchets vitrifiés. Les organisateurs de cette opération antinucléaire sont suffisamment accablés par le drame pour qu'on ne leur impute l'imprudence de militants extérieurs à leurs rangs et qui n'obéissaient donc pas aux règles très strictes de sécurité données.
Mais ce serait un peu rapide de s'en tenir à l'argument qu'un débat nucléaire impossible dans ce pays expliquerait de tels actes désespérés. La puissance des lobbies est certes un frein, mais, si l'opinion n'est pas à l'unisson des antinucléaires, c'est aussi que leur travail de persuasion, qui est loin d'être inaudible dans les médias, n'a pas encore porté tous ses fruits. Quant à l'observation que le «risque zéro» n'existe pas dès lors qu'on pratique l'action directe et minoritaire, aujourd'hui volontiers recouverte de l'ample manteau conceptuel de «désobéissance civile», elle est peut-être abusive. Il n'est pas interdit d'appliquer aux autres comme à soi-même le principe de précaution. Greenpeace a une longue expérience de telles initiatives mais ses militants y sont bien entraînés. En tout cas ils ne mélangent pas, eux, action d'éclat et mobilisation collective.
C'est tout le risque de la théorie de la «désobéissance civique» que d'en faire un système sinon une modalité universelle de recours politique (d'où le passage sémantique de «civile» à «civique») qui peut facilement être débordé, s'emballer ou même servir des fins douteuses. On ne sort pas impunément du cadre de cet Etat de droit que l'on invoque par ailleurs si souvent, et à juste titre.
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