16/10/2004 : LE MONDE Le réacteur ITER au forceps
L'Europe pourrait construire la machine à fusion nucléaire sans les Etats-Unis ni le Japon.
Lors de son voyage en Chine, Jacques Chirac a souligné la détermination de la France à accueillir le réacteur à fusion nucléaire ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor), avec lequel les physiciens espèrent maîtriser l'énergie des étoiles. La France a été "à l'origine de grandes aventures technologiques" comme la fusée Ariane, l'avion Airbus ou le TGV, a-t-il rappelé à ses hôtes, ajoutant : "Ce dynamisme ne se dément pas, avec par exemple le programme ITER de production d'énergie par la fusion des atomes."
Ce plaidoyer pro domo participe de l'intense activité déployée depuis quelques semaines par les autorités françaises pour tenter de décrocher le gros lot : la construction du réacteur expérimental à Cadarache (Bouches-du-Rhône). Une mobilisation au plus haut niveau de l'Etat, qui tranche avec l'inertie manifestée, par le passé, sur un dossier pourtant considéré comme un enjeu technologique et industriel majeur.
Près de vingt ans après son ébauche (l'idée en fut lancée par Mikhaïl Gorbatchev à l'époque de la perestroïka) et après moult rebondissements - le retrait des Etats-Unis du tour de table international en 1999, leur retour aux côtés de la Chine en 2003, la querelle franco-espagnole sur le choix du site proposé par l'Europe, la compétition actuelle entre le site de Cadarache et celui de Rokkasho-Mura au Japon -, le projet ITER touche peut-être enfin au but.
MISE DOUBLÉE
C'est en tout cas la conviction de François d'Aubert. Le ministre délégué à la recherche, qui a visité dernièrement les installations de Cadarache, assure que le projet est "en bonne voie". "L'affaire s'est débloquée", affirme-t-il.
La raison de cet optimisme ? François d'Aubert a obtenu le feu vert de Matignon pour proposer que la France double sa mise dans le financement de la construction d'ITER, chiffré à 4,57 milliards d'euros. A condition que l'Europe décide sans plus tarder d'implanter le réacteur à Cadarache. "La France, qui assumait 457 millions d'euros dans le projet initial, est prête à financer jusqu'à 20 % du coût de la construction, soit 914 millions d'euros, écrit-il dans un courrier adressé courant septembre à la présidente néerlandaise du Conseil de l'Union européenne. Cet effort supplémentaire majeur traduit la confiance du gouvernement français dans la capacité de l'Union européenne à lancer sans délai la décision de construire ITER à Cadarache."
L'initiative française vise en fait à sortir de l'impasse dans laquelle, pour des motifs plus politiques que scientifiques ou économiques, se sont enfermés depuis bientôt un an les partenaires internationaux d'ITER. Ceux-ci se sont divisés en deux blocs. D'un côté, l'Union européenne, la Russie et la Chine, favorables au site de Cadarache. De l'autre, les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud, dont la préférence va à Rokkasho-Mura. Même s'ils ne l'ont jamais avoué explicitement, les Etats-Unis, en poussant la candidature japonaise, ont voulu faire payer à la France son refus de participer à la coalition engagée dans la guerre d'Irak. Malgré ses efforts, la diplomatie française n'a pas réussi à faire revenir l'Amérique sur sa décision.
D'où le coup de poker tenté par le gouvernement français. Un coup qui est en réalité à double détente. Dans un premier temps, l'Europe déciderait de se lancer dans l'aventure d'ITER avec la Russie et la Chine, mais sans les Etats-Unis, le Japon ni la Corée du Sud. Cette décision, pense M. d'Aubert, sera prise lors du prochain Conseil compétitivité européen, prévu le 25 novembre à Bruxelles.
LE PRÉCÉDENT DU CERN
Mais les Français espèrent bien que dans un deuxième temps les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud, qui n'envisagent pas de financer de machine alternative, reviendraient au bercail. Un scénario qui s'appuie sur le prédécent du CERN de Genève, où les Américains, après avoir décidé de construire leur propre accélérateur de particules, y ont finalement renoncé, pour des raisons de coût, et se sont associés aux Européens pour financer le Large Hadron Collider (LHC). George W. Bush n'a-t-il pas déclaré, dans la revue britannique Nature, qu'ITER constituait une "priorité" pour le département à l'énergie américain (Le Monde du 17 septembre) ? Le ralliement final de tous les partenaires serait d'autant plus souhaitable qu'après la construction de la machine, étalée sur dix ans, il faudra payer son fonctionnement, estimé à 4,8 milliards d'euros sur vingt ans.
La partie n'est toutefois pas encore gagnée. Le dernier Conseil compétitivité de l'Union européenne, qui s'est tenu le 24 septembre, a certes manifesté son "ferme soutien" à la candidature de Cadarache. Il a en outre invité la Commission à examiner les différents scénarios, avec leurs implications financières. Et il espère arriver à "une décision appropriée en novembre". Mais il a aussi réaffirmé que la recherche sur la fusion demandait une coopération internationale "sur la base la plus large possible", impliquant "autant de partenaires que possible". L'Union européenne n'a donc pas renoncé à parvenir à une solution consensuelle.
Le Japon a, pour sa part, réagi sèchement aux propos de M. d'Aubert : "Nous avons mené jusqu'à présent des discussions à six partenaires, rappelle un haut fonctionnaire japonais. Il est regrettable que la France déclare que le projet ITER se fera sans qu'une décision collégiale ait été prise." Le suspense n'est peut-être pas terminé.
Pierre Le Hir
----------------------------------------------------------------------------
Les collectivités locales mises à contribution
Si l'Europe décide de se passer des Etats-Unis, du Japon et de la Corée du Sud pour construire ITER, les 30 % du financement manquants (10 % par pays
écarté) seraient compensés par la hausse de la contribution française, des économies "liées à la modification de certains choix technologiques", des contributions supplémentaires de certains pays européens (l'Italie et l'Espagne y seraient disposées), enfin, la participation au tour de table de "partenaires associés", comme le Brésil, l'Inde et la Suisse. Resterait à la charge du budget communautaire une quote-part inchangée de 40 %.
La France, hormis sa contribution au budget communautaire (à hauteur de 16 %), n'a jusqu'ici pas inscrit un seul euro au budget national pour ITER. Les
457 millions d'euros promis dans le scénario initial doivent être payés par les collectivités territoriales de la région PACA. Pour les 457 millions d'euros qu'il propose de rajouter, le gouvernement envisage de solliciter, environ pour moitié, les mêmes collectivités locales.
|