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Sortir du nucléaire n°38

Avril-mai 2008

Recension

Voyage au centre de l’enfer

Avril-mai 2008




“Une centrale nucléaire ouverte l’année de ma naissance venait d’exploser et condamnait des centaines de milliers de gens, et je ne me souviens pas de ça. J’y étais et je n’ai rien vu.”



A la recherche de souvenirs qu’elle n’a jamais eus et ne peut donc raviver, Cécilia Colombo nous conte sans la moindre image son cheminement photographique dans Pripyat, cette ville abandonnée près de la centrale nucléaire de Tchernobyl – une ville où elle n’est jamais allée. Ce faisant, elle met au jour “un lieu commun, un espace de rencontre où les mots pour en exprimer la couleur n’ont pas lieu d’être”. Justement : dans cette ville que la radiation condamne “à attendre la fin d’une éternité avant de revoir ses rues arpentées et ses murs habités”, le truchement des images permet que les mots eux-mêmes n’attendent pas jusque-là pour revenir, quand bien même “l’imagination ne trouve pas toujours le vocabulaire approprié pour suggérer la fin de toute présence humaine”.

Dans son livre La Supplication, Svetlana Alexievitch notait cet aphorisme terrible : “La catastrophe est un arbre qui pousse”. Ses conséquences, et ses victimes, grandissent depuis la nuit du 26 avril 1986, et se multiplieront inexorablement pendant des siècles. Dans les ramures des arbres de Pripyat poussés trop vite, entre lesquels “seule l’imagination est capable d’habiter”, Cécilia Colombo traque les signes de cette collision entre un passé figé par l’absence des hommes, et “les inquiétants bouleversements de l’avenir” qui déjà les poursuivent, qui nous poursuivent – bien au-delà de cette Zone d’où nous sommes à jamais exclus.

“Cri de douleur d’une victime par procuration… que nous sommes tous.” C’est ainsi que Jean-Louis Marteil, qui a pris l’heureuse initiative d’éditer cette méditation intime, en perçoit la signification. Cette douleur, intense, ne se dit que par des voies détournées, au fil de saynettes mélancoliques du quotidien d’avant la catastrophe, ou d’errances contemplatives dans Pripyat, que la radioactivité, “tapie dans les endroits les plus accueillants, a colonisée de sa présence indistincte”…

“Vert comme l’enfer” : le Diable est dans les détails “à peine visibles, des feuilles trop grandes côtoyant d’autres, trop petites, sur la même branche, des épines trop longues mélangées à d’autres, trop courtes, sur la même grappe, des insectes aux antennes dissymétriques, au nombre de pattes presque normal”. Il n’y a là nulle science-fiction. Et pourtant, ces altérations à peine décelables inaugurent une véritable mutation du présent, aussi irréversible et violente que le “coup de tonnerre” qui, sous la plume de Ray Bradbury, assourdissait à leur retour des voyageurs temporels imprudents. Modifier le temps, ou l’atome, quelle différence ?

“Cette ville vivait en Europe, dans le confort et la modernité” : cet ailleurs d’il y a plus de vingt ans pourrait fort bien surgir chez nous, un jour prochain. Afin que nous ne l’oubliions pas, afin même que nous le comprenions, Cécilia Colombo dresse une cartographie fragmentaire de ce futur peut-être commun, qui infuse déjà dans le présent irradié de la Zone, et qu’il nous appartient d’éviter. Il en est de cette carte comme de toute géographie : “Ce n’est pas la réalité… mais rien n’est faux”.

Xavier Rabilloud

Salarié du Réseau "Sortir du nucléaire"
xavier.rabilloud@sortirdunucleaire.fr

Pripyat, vert comme l’enfer
Cécilia Colombo, 96 pages, 10 euros.
En vente ou sur commande chez tout bon libraire.
Renseignements : La Louve Editions, tél : 05 65 36 99 31.

A la recherche de souvenirs qu’elle n’a jamais eus et ne peut donc raviver, Cécilia Colombo nous conte sans la moindre image son cheminement photographique dans Pripyat, cette ville abandonnée près de la centrale nucléaire de Tchernobyl – une ville où elle n’est jamais allée. Ce faisant, elle met au jour “un lieu commun, un espace de rencontre où les mots pour en exprimer la couleur n’ont pas lieu d’être”. Justement : dans cette ville que la radiation condamne “à attendre la fin d’une éternité avant de revoir ses rues arpentées et ses murs habités”, le truchement des images permet que les mots eux-mêmes n’attendent pas jusque-là pour revenir, quand bien même “l’imagination ne trouve pas toujours le vocabulaire approprié pour suggérer la fin de toute présence humaine”.

Dans son livre La Supplication, Svetlana Alexievitch notait cet aphorisme terrible : “La catastrophe est un arbre qui pousse”. Ses conséquences, et ses victimes, grandissent depuis la nuit du 26 avril 1986, et se multiplieront inexorablement pendant des siècles. Dans les ramures des arbres de Pripyat poussés trop vite, entre lesquels “seule l’imagination est capable d’habiter”, Cécilia Colombo traque les signes de cette collision entre un passé figé par l’absence des hommes, et “les inquiétants bouleversements de l’avenir” qui déjà les poursuivent, qui nous poursuivent – bien au-delà de cette Zone d’où nous sommes à jamais exclus.

“Cri de douleur d’une victime par procuration… que nous sommes tous.” C’est ainsi que Jean-Louis Marteil, qui a pris l’heureuse initiative d’éditer cette méditation intime, en perçoit la signification. Cette douleur, intense, ne se dit que par des voies détournées, au fil de saynettes mélancoliques du quotidien d’avant la catastrophe, ou d’errances contemplatives dans Pripyat, que la radioactivité, “tapie dans les endroits les plus accueillants, a colonisée de sa présence indistincte”…

“Vert comme l’enfer” : le Diable est dans les détails “à peine visibles, des feuilles trop grandes côtoyant d’autres, trop petites, sur la même branche, des épines trop longues mélangées à d’autres, trop courtes, sur la même grappe, des insectes aux antennes dissymétriques, au nombre de pattes presque normal”. Il n’y a là nulle science-fiction. Et pourtant, ces altérations à peine décelables inaugurent une véritable mutation du présent, aussi irréversible et violente que le “coup de tonnerre” qui, sous la plume de Ray Bradbury, assourdissait à leur retour des voyageurs temporels imprudents. Modifier le temps, ou l’atome, quelle différence ?

“Cette ville vivait en Europe, dans le confort et la modernité” : cet ailleurs d’il y a plus de vingt ans pourrait fort bien surgir chez nous, un jour prochain. Afin que nous ne l’oubliions pas, afin même que nous le comprenions, Cécilia Colombo dresse une cartographie fragmentaire de ce futur peut-être commun, qui infuse déjà dans le présent irradié de la Zone, et qu’il nous appartient d’éviter. Il en est de cette carte comme de toute géographie : “Ce n’est pas la réalité… mais rien n’est faux”.

Xavier Rabilloud

Salarié du Réseau "Sortir du nucléaire"
xavier.rabilloud@sortirdunucleaire.fr

Pripyat, vert comme l’enfer
Cécilia Colombo, 96 pages, 10 euros.
En vente ou sur commande chez tout bon libraire.
Renseignements : La Louve Editions, tél : 05 65 36 99 31.



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