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Sortir du nucléaire n°62

Août 2014

Fukushima

"Solar Joshi" : une Japonaise se déconnecte du nucléaire

Août 2014




C’est en août 2012 que Chikako Fujii a eu l’une des conversations les plus mémorables de son existence. Un jour, un employé de Tokyo Electric Power Co. (Tepco, l’entreprise qui "gérait" la centrale nucléaire de Fukushima) a sonné à sa porte dans le quartier de Kunitachi, dans l’ouest de Tokyo, et lui a déclaré sur un ton définitif qu’elle avait un choix important à faire.

"Votre paiement mensuel est en retard. Si vous ne réglez pas votre facture maintenant, nous n’aurons pas d’autre choix que de résilier votre abonnement", a menacé l’homme.

"Bien sûr, faites donc", a nonchalamment rétorqué Fujii à sa grande surprise. L’employé a aussitôt abandonné son attitude hostile et tenté, en vain, de l’amener à revenir sur sa décision.

Fujii est toutefois restée inflexible. Le mois suivant, cette ménagère de 53 ans a résilié son contrat avec le groupe géant aujourd’hui assiégé.

C’est ainsi qu’elle a entamé sa vie actuelle de "fille du soleil" ("solar joshi"), comme on la connaît aujourd’hui sur Internet. Elle consacre désormais une grande partie de son temps à militer passionnément contre l’énergie nucléaire et à diffuser ses connaissances des techniques pour économiser l’énergie. Fujii, qui gagne sa vie comme artiste-teinturière, se rappelle comment la crise nucléaire de Fukushima en 2011 l’a fait grincer des dents lorsqu’elle s’est rendu compte de la facilité avec laquelle un blackout pouvait bousculer sa vie. Recherchant un mode de vie moins dépendant de l’électricité, en particulier d’origine nucléaire, elle a commencé à réduire son utilisation de la climatisation, a remplacé toutes ses ampoules par des lampes à diodes et s’est même débarrassée de son téléviseur et de son réfrigérateur.

Au bout de plus d’un an d’efforts dans ce sens, sa facture d’électricité en août 2012 - le mois où elle a résilié son contrat avec Tepco - était tombée à un montant dérisoire de 400¥ (environ 2,80€). "Je ne supportais pas l’idée qu’une partie de mes paiements, même minimes, serait utilisée par cette société pour promouvoir l’énergie nucléaire", a expliqué Fujii.

Avant de se passer des services de Tepco, elle a fait des essais avec des panneaux solaires pour juger de leur viabilité. Au moment où elle a sauté le pas et résilié son contrat avec Tepco, elle avait la certitude que les panneaux solaires suffiraient pour son mode de vie spartiate.

Le matériel solaire, condensateurs et onduleurs inclus, lui a coûté environ 130 000 ¥ (environ 920€), mais il produit en moyenne 800 watts par jour selon la météo. Bien qu’incertaine du chiffre exact, Fujii estime sa consommation électrique à 15 kWh par mois.

Dans la vie quotidienne, elle écoute les informations sur un poste de radio à dynamo plutôt qu’à la télévision. Elle tempère la chaleur torride de l’été en vaporisant de l’eau à l’extérieur. "Croyez-moi, cela fait une bonne différence", dit-elle.

Le réchaud à gaz est son meilleur allié pour affronter les rigueurs de l’hiver. S’étant également débarrassée de son réfrigérateur, Fujii utilise un garde-manger de sa fabrication pour le peu d’aliments qu’elle est amenée à conserver.

Ayant cessé de consommer de la viande et du poisson dans sa croisade pour les économies d’énergie, son régime végétarien lui permet d’acheter au fur et à mesure de ses besoins. Il ne lui est plus nécessaire de conserver les aliments au frais plusieurs jours. Elle cuisine également les légumes sur un réchaud solaire de sa fabrication, qui utilise directement les rayons du soleil.

Son ordinateur et son téléphone portables sont les rares appareils devant être rechargés. Elle publie régulièrement des articles relatant sa vie sur son blog et sur Twitter, faisant part de son expertise et dispensant ses conseils à d’autres ennemis du nucléaire et à des adeptes de la préservation. Lorsque la nuit tombe, elle s’éclaire avec parcimonie.

Toutefois, le plus dur est de faire tourner le lave-linge, qui consomme beaucoup d’électricité. Pour disposer d’une source de production supplémentaire, Fujii utilise depuis le début de l’année un vélo relié à un moteur. Elle ajoute que pédaler lui permet de rester en forme. "On m’a dit, non sans une certaine incrédulité, que j’avais pris une décision très hardie", confie Fujii. "Pourtant, ce n’est franchement pas si embêtant. Aujourd’hui, j’apprécie vraiment la vie que je mène."

Malgré ses assurances répétées d’adorer son mode de vie anachronique [sic !], Fujii a été victime de plusieurs "accidents" inhabituels. Avant d’installer le vélo, son lave-linge s’arrêtait parfois la nuit par manque d’électricité, laissant les vêtements tremper toute la nuit. Il lui est aussi arrivé de casser de la vaisselle ou des objets le soir à cause du faible éclairage de son logement.

Son optimisme naturel autoproclamé lui fait toutefois rapidement oublier ces menus incidents. "Pour sûr, ce mode de vie ne convient pas à tout le monde. Il faut se résoudre à accepter quelques inconvénients", conclut Fujii.

Bien que très engagée en faveur d’une société quasiment sans électricité, Fujii admet avec un soupçon d’embarras qu’elle avait auparavant la télévision allumée en permanence et tendance à abuser de la climatisation. Du moins jusqu’à ce qu’elle se rende compte de la "fragilité" de son mode de vie dominé par l’électricité.

Par la vaste couverture médiatique de la crise nucléaire à Fukushima, elle a entendu parler pour la première fois de l’existence de plus de 50 réacteurs atomiques dans le pays.

"Face à l’explosion démographique mondiale, je pense que nous devons impérativement trouver des sources d’énergie renouvelables. C’est dans ce sens que le monde doit changer", ajoute-t-elle.

Tomohiro Osaki

Source : Japan Times, 6 janvier 2014. Traduit de l’anglais au français par Gilles Chertier pour le Réseau "Sortir du nucléaire"

C’est en août 2012 que Chikako Fujii a eu l’une des conversations les plus mémorables de son existence. Un jour, un employé de Tokyo Electric Power Co. (Tepco, l’entreprise qui "gérait" la centrale nucléaire de Fukushima) a sonné à sa porte dans le quartier de Kunitachi, dans l’ouest de Tokyo, et lui a déclaré sur un ton définitif qu’elle avait un choix important à faire.

"Votre paiement mensuel est en retard. Si vous ne réglez pas votre facture maintenant, nous n’aurons pas d’autre choix que de résilier votre abonnement", a menacé l’homme.

"Bien sûr, faites donc", a nonchalamment rétorqué Fujii à sa grande surprise. L’employé a aussitôt abandonné son attitude hostile et tenté, en vain, de l’amener à revenir sur sa décision.

Fujii est toutefois restée inflexible. Le mois suivant, cette ménagère de 53 ans a résilié son contrat avec le groupe géant aujourd’hui assiégé.

C’est ainsi qu’elle a entamé sa vie actuelle de "fille du soleil" ("solar joshi"), comme on la connaît aujourd’hui sur Internet. Elle consacre désormais une grande partie de son temps à militer passionnément contre l’énergie nucléaire et à diffuser ses connaissances des techniques pour économiser l’énergie. Fujii, qui gagne sa vie comme artiste-teinturière, se rappelle comment la crise nucléaire de Fukushima en 2011 l’a fait grincer des dents lorsqu’elle s’est rendu compte de la facilité avec laquelle un blackout pouvait bousculer sa vie. Recherchant un mode de vie moins dépendant de l’électricité, en particulier d’origine nucléaire, elle a commencé à réduire son utilisation de la climatisation, a remplacé toutes ses ampoules par des lampes à diodes et s’est même débarrassée de son téléviseur et de son réfrigérateur.

Au bout de plus d’un an d’efforts dans ce sens, sa facture d’électricité en août 2012 - le mois où elle a résilié son contrat avec Tepco - était tombée à un montant dérisoire de 400¥ (environ 2,80€). "Je ne supportais pas l’idée qu’une partie de mes paiements, même minimes, serait utilisée par cette société pour promouvoir l’énergie nucléaire", a expliqué Fujii.

Avant de se passer des services de Tepco, elle a fait des essais avec des panneaux solaires pour juger de leur viabilité. Au moment où elle a sauté le pas et résilié son contrat avec Tepco, elle avait la certitude que les panneaux solaires suffiraient pour son mode de vie spartiate.

Le matériel solaire, condensateurs et onduleurs inclus, lui a coûté environ 130 000 ¥ (environ 920€), mais il produit en moyenne 800 watts par jour selon la météo. Bien qu’incertaine du chiffre exact, Fujii estime sa consommation électrique à 15 kWh par mois.

Dans la vie quotidienne, elle écoute les informations sur un poste de radio à dynamo plutôt qu’à la télévision. Elle tempère la chaleur torride de l’été en vaporisant de l’eau à l’extérieur. "Croyez-moi, cela fait une bonne différence", dit-elle.

Le réchaud à gaz est son meilleur allié pour affronter les rigueurs de l’hiver. S’étant également débarrassée de son réfrigérateur, Fujii utilise un garde-manger de sa fabrication pour le peu d’aliments qu’elle est amenée à conserver.

Ayant cessé de consommer de la viande et du poisson dans sa croisade pour les économies d’énergie, son régime végétarien lui permet d’acheter au fur et à mesure de ses besoins. Il ne lui est plus nécessaire de conserver les aliments au frais plusieurs jours. Elle cuisine également les légumes sur un réchaud solaire de sa fabrication, qui utilise directement les rayons du soleil.

Son ordinateur et son téléphone portables sont les rares appareils devant être rechargés. Elle publie régulièrement des articles relatant sa vie sur son blog et sur Twitter, faisant part de son expertise et dispensant ses conseils à d’autres ennemis du nucléaire et à des adeptes de la préservation. Lorsque la nuit tombe, elle s’éclaire avec parcimonie.

Toutefois, le plus dur est de faire tourner le lave-linge, qui consomme beaucoup d’électricité. Pour disposer d’une source de production supplémentaire, Fujii utilise depuis le début de l’année un vélo relié à un moteur. Elle ajoute que pédaler lui permet de rester en forme. "On m’a dit, non sans une certaine incrédulité, que j’avais pris une décision très hardie", confie Fujii. "Pourtant, ce n’est franchement pas si embêtant. Aujourd’hui, j’apprécie vraiment la vie que je mène."

Malgré ses assurances répétées d’adorer son mode de vie anachronique [sic !], Fujii a été victime de plusieurs "accidents" inhabituels. Avant d’installer le vélo, son lave-linge s’arrêtait parfois la nuit par manque d’électricité, laissant les vêtements tremper toute la nuit. Il lui est aussi arrivé de casser de la vaisselle ou des objets le soir à cause du faible éclairage de son logement.

Son optimisme naturel autoproclamé lui fait toutefois rapidement oublier ces menus incidents. "Pour sûr, ce mode de vie ne convient pas à tout le monde. Il faut se résoudre à accepter quelques inconvénients", conclut Fujii.

Bien que très engagée en faveur d’une société quasiment sans électricité, Fujii admet avec un soupçon d’embarras qu’elle avait auparavant la télévision allumée en permanence et tendance à abuser de la climatisation. Du moins jusqu’à ce qu’elle se rende compte de la "fragilité" de son mode de vie dominé par l’électricité.

Par la vaste couverture médiatique de la crise nucléaire à Fukushima, elle a entendu parler pour la première fois de l’existence de plus de 50 réacteurs atomiques dans le pays.

"Face à l’explosion démographique mondiale, je pense que nous devons impérativement trouver des sources d’énergie renouvelables. C’est dans ce sens que le monde doit changer", ajoute-t-elle.

Tomohiro Osaki

Source : Japan Times, 6 janvier 2014. Traduit de l’anglais au français par Gilles Chertier pour le Réseau "Sortir du nucléaire"