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Sortir du nucléaire n°55

Automne 2012

Focus

Nukey-Poo, l’abominable réacteur des neiges

Automne 2012




En 1962, un petit réacteur nucléaire entre en service sur la base américaine de Mac Murdo en Antarctique. C’est le début d’un fiasco complet qui va durer des années...



C’est en 1955 que les États-Unis décident d’implanter une immense base permanente en Antarctique, sur une péninsule de l’île de Ross libre de glace en été. Mac Murdo deviendra le centre névralgique de toutes leurs stations scientifiques antarctiques.

Chargée d’assurer les besoins logistiques des stations polaires, la Navy étudie deux moyens de fournir de l’électricité. Son rapport conclut que transporter des millions de tonnes de gasoil serait une opération ardue et préconise de recourir à l’énergie nucléaire. Eisenhower et son gouvernement voient cette option comme une excellente démonstration pour Atoms for Peace. La folle décision de construire une centrale nucléaire en Antarctique, dans un écosystème fragile et des conditions climatiques extrêmes, est prise pour promouvoir l’électronucléaire auprès de l’opinion publique.

En 1960, l’Atomic Energy Commission passe un contrat de 4 millions de dollars avec la firme Martin Company pour la fourniture d’un petit réacteur nucléaire modulaire. PM-3A, réacteur à eau pressurisée de 1,8 MW utilisant de l’uranium hautement enrichi, est conçu et construit en 14 mois. Bien que suffisamment petit pour être transporté par avion, il est finalement acheminé à Mac Murdo par cargo.

Une unité spéciale de la Navy (Naval Nuclear Power Unit) formée pour l’expérience PM-3A, assure le montage du réacteur, sans enceinte de confinement, et la construction de la centrale sur un replat de la colline dominant la base. Le film de propagande sur l’aventure nucléaire antarctique réalisé par la Navy est largement diffusé dans les cinémas. Ce film est conservé dans les archives de l’AIEA, à Vienne.

Le fiasco commence

En 1962, PM-3A démarre et de graves défauts apparaissent : défaillances du système de commande des barres de contrôle, fuites de combustible et d’eau radioactive, fissures de la cuve. Les hommes lui trouvent un surnom approprié : Nukey-Poo ("caca nucléaire"). Mais stopper l’expérience nuirait à la propagande gouvernementale et aux intérêts du constructeur. En 1964, la firme Martin Company envoie un cœur de réacteur neuf de même conception et les hommes de l’unité spéciale effectuent le remplacement. La Navy assume alors seule la charge de PM-3A déclaré opérationnel. Mais les multiples avaries continuent.

L’équipe spéciale de 25 hommes, renouvelée en partie chaque été, est contrainte de faire fonctionner le réacteur coûte que coûte. Mac Murdo, inaccessible pendant les huit mois d’hiver, ne dispose pas d’autres moyens pour obtenir lumière et chaleur, encore plus vitales pendant la nuit polaire, avec des températures de -50°C. Les réserves de gasoil apportées l’été seront toujours juste suffisantes pour permettre aux générateurs diesels de suppléer aux défaillances de PM-3A. Les hivernants de la base redoutent un arrêt prolongé. Durant huit années, les hommes vont sans cesse devoir rafistoler Nukey-Poo.

Une véritable passoire radioactive

Le rapport officiel de la Navy pour la période 1964-1972 mentionne 438 dysfonctionnements graves dont des fuites persistantes des circuits d’eau primaires et secondaires et du générateur de vapeur ainsi que des pannes récurrentes du système de commande des barres de contrôle. Il conclut cependant qu’aucune augmentation significative de la radioactivité n’a été décelée dans l’environnement, les causes des quatre cas recensés de relâchements hors norme ayant été corrigées. Mais les solutions trouvées consistent en fait à dissimuler le problème. Ainsi changer souvent la direction de la conduite d’évacuation d’eau évite une trop forte concentration de tritium au même endroit.

En 1972, une inspection plus approfondie découvre une trentaine de fissures sur la cuve du réacteur, des corrosions par le chlore sur les circuits de refroidissement et une grande quantité de produits de fission dans le circuit primaire. PM-3A est définitivement arrêté.

En 1973, le démantèlement de la centrale commence. Le Traité de l’Antarctique impose que tous les équipements et matières contaminées soient évacués. L’opération dure 3 années pour le réacteur et les bâtiments. Chaque été, un cargo emporte ces matériaux plus ou moins radioactifs à la base navale de Port Hueneme, en Californie. Mais le gouvernement de cet État refusant tout stockage prolongé, ceux-ci finissent à Savannah River, Caroline du Sud, un des sites les plus pollués des États-Unis. Durant les trois années suivantes, 7700 m3 de terre et de roches excavées de la zone délimitée y sont également expédiés.

Le démantèlement est achevé en 1979 et le Department of Energy atteste que la zone est parfaitement propre. La Navy conclut donc au succès de toute l’expérience PM-3A. Le site est classé parmi les sites historiques de l’Antarctique et une plaque de bronze rend hommage aux hommes de la Naval Nuclear Power Unit. La salle de contrôle du réacteur sera plus tard exposée à l’US Navy Seabee Museum. La sinistre réalité de Nukey-Poo est bien dissimulée.

Les vétérans malades brisent le silence

Mars 2011, Ohio : Charlie Swinney, vétéran de la Navy, décède d’un cancer généralisé après 16 ans de souffrances. Sa veuve demande à une chaine TV spécialisée dans les enquêtes à sensation de l’aider à prouver que le cancer de son mari était en relation avec son affectation à la base de Mac Murdo.

L’enquête démarre par un appel à témoignages relayé à travers tout le pays. Des anciens de Mac Murdo, souffrant aussi de divers cancers, se manifestent rapidement. Ils décrivent leurs efforts répétés mais vains pour obtenir une reconnaissance du lien entre leurs cancers et leur service sur la base. Cela leur donnerait au moins droit à la gratuité des soins. Nombre d’entre eux sont dans une situation critique, ne pouvant ni payer leurs soins, ni prendre une assurance personnelle, très onéreuse en cas de maladie grave. Mais le Bureau des Vétérans n’a jamais fait aucune investigation et leur a constamment dénié tout droit.

La chaine TV lance une campagne médiatique pour soutenir les revendications des victimes de Nukey-Poo. Elle ressort le rapport de 1973 de la Navy. Celui-ci mentionne sommairement 221 cas de santé, dont 137 concernant des excès d’exposition à des radiations pendant sept jours consécutifs. Evidemment, il est précisé que ces excès sont restés dans les limites autorisées par la procédure et que les hommes touchés se sont rétablis avec quelques heures de repos. Seulement 14 d’entre eux furent examinés au dispensaire de la base.

Les vétérans de la Naval Nuclear Power Unit témoignent de leurs conditions de travail, sans tenues de protection. Le site de leurs logements, contigu à la centrale et en contrebas, recevait en été toutes les eaux de fonte de celle-ci. L’eau douce utilisée à Mac Murdo de 1967 à 1972 était produite par une petite usine de dessalement d’eau de mer fonctionnant avec la vapeur générée par ce réacteur dont la cuve et tous les circuits étaient de véritables passoires.

L’affaire prend de l’ampleur. Le sénateur de l’Ohio demande au Secrétaire à la Défense une enquête officielle sur l’exposition à divers isotopes radioactifs de tous les hommes ayant servis à Mac Murdo. Un cabinet d’avocat se charge de défendre leurs intérêts.

Mars 2012 : La Navy produit un rapport réalisé par ses experts du Naval Dosimetry Center. Mais ceux-ci constatent surtout l’absence de suivi radiologique de la totalité des hommes de la base. Même les membres de l’équipe spéciale ne portaient un dosimètre que lors de leurs interventions directes sur le réacteur. La Navy promet donc d’étudier les 109 cas pour lesquels il existe des données individuelles. Pour tous les autres, elle ne peut pas donner suite.

Bien évidemment, cela ne satisfait ni les vétérans, ni leurs avocats. Ils estiment que la Navy a fait fonctionner Nukey-Poo sans ignorer les risques courus par les hommes et les a donc délibérément exposés à la radioactivité. Ils exigent la reconnaissance du lien de cause à effet pour tous ceux atteints de pathologies cancéreuses qui furent présents à Mac Murdo entre 1962 et 1978. Cela permettrait d’indemniser aussi les familles des vétérans décédés.

Cependant, dans cette affaire comme dans toutes les autres similaires, les chances des victimes d’obtenir réparation sont bien minces.

Sophie Morel

Administratrice du Réseau "Sortir du nucléaire"

C’est en 1955 que les États-Unis décident d’implanter une immense base permanente en Antarctique, sur une péninsule de l’île de Ross libre de glace en été. Mac Murdo deviendra le centre névralgique de toutes leurs stations scientifiques antarctiques.

Chargée d’assurer les besoins logistiques des stations polaires, la Navy étudie deux moyens de fournir de l’électricité. Son rapport conclut que transporter des millions de tonnes de gasoil serait une opération ardue et préconise de recourir à l’énergie nucléaire. Eisenhower et son gouvernement voient cette option comme une excellente démonstration pour Atoms for Peace. La folle décision de construire une centrale nucléaire en Antarctique, dans un écosystème fragile et des conditions climatiques extrêmes, est prise pour promouvoir l’électronucléaire auprès de l’opinion publique.

En 1960, l’Atomic Energy Commission passe un contrat de 4 millions de dollars avec la firme Martin Company pour la fourniture d’un petit réacteur nucléaire modulaire. PM-3A, réacteur à eau pressurisée de 1,8 MW utilisant de l’uranium hautement enrichi, est conçu et construit en 14 mois. Bien que suffisamment petit pour être transporté par avion, il est finalement acheminé à Mac Murdo par cargo.

Une unité spéciale de la Navy (Naval Nuclear Power Unit) formée pour l’expérience PM-3A, assure le montage du réacteur, sans enceinte de confinement, et la construction de la centrale sur un replat de la colline dominant la base. Le film de propagande sur l’aventure nucléaire antarctique réalisé par la Navy est largement diffusé dans les cinémas. Ce film est conservé dans les archives de l’AIEA, à Vienne.

Le fiasco commence

En 1962, PM-3A démarre et de graves défauts apparaissent : défaillances du système de commande des barres de contrôle, fuites de combustible et d’eau radioactive, fissures de la cuve. Les hommes lui trouvent un surnom approprié : Nukey-Poo ("caca nucléaire"). Mais stopper l’expérience nuirait à la propagande gouvernementale et aux intérêts du constructeur. En 1964, la firme Martin Company envoie un cœur de réacteur neuf de même conception et les hommes de l’unité spéciale effectuent le remplacement. La Navy assume alors seule la charge de PM-3A déclaré opérationnel. Mais les multiples avaries continuent.

L’équipe spéciale de 25 hommes, renouvelée en partie chaque été, est contrainte de faire fonctionner le réacteur coûte que coûte. Mac Murdo, inaccessible pendant les huit mois d’hiver, ne dispose pas d’autres moyens pour obtenir lumière et chaleur, encore plus vitales pendant la nuit polaire, avec des températures de -50°C. Les réserves de gasoil apportées l’été seront toujours juste suffisantes pour permettre aux générateurs diesels de suppléer aux défaillances de PM-3A. Les hivernants de la base redoutent un arrêt prolongé. Durant huit années, les hommes vont sans cesse devoir rafistoler Nukey-Poo.

Une véritable passoire radioactive

Le rapport officiel de la Navy pour la période 1964-1972 mentionne 438 dysfonctionnements graves dont des fuites persistantes des circuits d’eau primaires et secondaires et du générateur de vapeur ainsi que des pannes récurrentes du système de commande des barres de contrôle. Il conclut cependant qu’aucune augmentation significative de la radioactivité n’a été décelée dans l’environnement, les causes des quatre cas recensés de relâchements hors norme ayant été corrigées. Mais les solutions trouvées consistent en fait à dissimuler le problème. Ainsi changer souvent la direction de la conduite d’évacuation d’eau évite une trop forte concentration de tritium au même endroit.

En 1972, une inspection plus approfondie découvre une trentaine de fissures sur la cuve du réacteur, des corrosions par le chlore sur les circuits de refroidissement et une grande quantité de produits de fission dans le circuit primaire. PM-3A est définitivement arrêté.

En 1973, le démantèlement de la centrale commence. Le Traité de l’Antarctique impose que tous les équipements et matières contaminées soient évacués. L’opération dure 3 années pour le réacteur et les bâtiments. Chaque été, un cargo emporte ces matériaux plus ou moins radioactifs à la base navale de Port Hueneme, en Californie. Mais le gouvernement de cet État refusant tout stockage prolongé, ceux-ci finissent à Savannah River, Caroline du Sud, un des sites les plus pollués des États-Unis. Durant les trois années suivantes, 7700 m3 de terre et de roches excavées de la zone délimitée y sont également expédiés.

Le démantèlement est achevé en 1979 et le Department of Energy atteste que la zone est parfaitement propre. La Navy conclut donc au succès de toute l’expérience PM-3A. Le site est classé parmi les sites historiques de l’Antarctique et une plaque de bronze rend hommage aux hommes de la Naval Nuclear Power Unit. La salle de contrôle du réacteur sera plus tard exposée à l’US Navy Seabee Museum. La sinistre réalité de Nukey-Poo est bien dissimulée.

Les vétérans malades brisent le silence

Mars 2011, Ohio : Charlie Swinney, vétéran de la Navy, décède d’un cancer généralisé après 16 ans de souffrances. Sa veuve demande à une chaine TV spécialisée dans les enquêtes à sensation de l’aider à prouver que le cancer de son mari était en relation avec son affectation à la base de Mac Murdo.

L’enquête démarre par un appel à témoignages relayé à travers tout le pays. Des anciens de Mac Murdo, souffrant aussi de divers cancers, se manifestent rapidement. Ils décrivent leurs efforts répétés mais vains pour obtenir une reconnaissance du lien entre leurs cancers et leur service sur la base. Cela leur donnerait au moins droit à la gratuité des soins. Nombre d’entre eux sont dans une situation critique, ne pouvant ni payer leurs soins, ni prendre une assurance personnelle, très onéreuse en cas de maladie grave. Mais le Bureau des Vétérans n’a jamais fait aucune investigation et leur a constamment dénié tout droit.

La chaine TV lance une campagne médiatique pour soutenir les revendications des victimes de Nukey-Poo. Elle ressort le rapport de 1973 de la Navy. Celui-ci mentionne sommairement 221 cas de santé, dont 137 concernant des excès d’exposition à des radiations pendant sept jours consécutifs. Evidemment, il est précisé que ces excès sont restés dans les limites autorisées par la procédure et que les hommes touchés se sont rétablis avec quelques heures de repos. Seulement 14 d’entre eux furent examinés au dispensaire de la base.

Les vétérans de la Naval Nuclear Power Unit témoignent de leurs conditions de travail, sans tenues de protection. Le site de leurs logements, contigu à la centrale et en contrebas, recevait en été toutes les eaux de fonte de celle-ci. L’eau douce utilisée à Mac Murdo de 1967 à 1972 était produite par une petite usine de dessalement d’eau de mer fonctionnant avec la vapeur générée par ce réacteur dont la cuve et tous les circuits étaient de véritables passoires.

L’affaire prend de l’ampleur. Le sénateur de l’Ohio demande au Secrétaire à la Défense une enquête officielle sur l’exposition à divers isotopes radioactifs de tous les hommes ayant servis à Mac Murdo. Un cabinet d’avocat se charge de défendre leurs intérêts.

Mars 2012 : La Navy produit un rapport réalisé par ses experts du Naval Dosimetry Center. Mais ceux-ci constatent surtout l’absence de suivi radiologique de la totalité des hommes de la base. Même les membres de l’équipe spéciale ne portaient un dosimètre que lors de leurs interventions directes sur le réacteur. La Navy promet donc d’étudier les 109 cas pour lesquels il existe des données individuelles. Pour tous les autres, elle ne peut pas donner suite.

Bien évidemment, cela ne satisfait ni les vétérans, ni leurs avocats. Ils estiment que la Navy a fait fonctionner Nukey-Poo sans ignorer les risques courus par les hommes et les a donc délibérément exposés à la radioactivité. Ils exigent la reconnaissance du lien de cause à effet pour tous ceux atteints de pathologies cancéreuses qui furent présents à Mac Murdo entre 1962 et 1978. Cela permettrait d’indemniser aussi les familles des vétérans décédés.

Cependant, dans cette affaire comme dans toutes les autres similaires, les chances des victimes d’obtenir réparation sont bien minces.

Sophie Morel

Administratrice du Réseau "Sortir du nucléaire"



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Incidents / Accidents Pollution radioactive Sites nucléaires