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Sortir du nucléaire n°68

Février 2016

Nucléaire, quand il sera trop tard...

Février 2016




Les autorités multiplient les plans pour gérer un accident. On s’y prépare et ce qui s’est déjà passé à Tchernobyl en 1986 et Fukushima en 2011 ne laisse rien augurer de bon.



Imaginons qu’un accident majeur commence un soir à minuit sur le site de la Hague, dans la Manche. Ce jour là, un vent modéré de 50 km/h souffle de l’ouest. Que se passe-t-il ? Dès 0h30, la ville de Cherbourg (agglomération de 116000 habitants) est contaminée. À 2h30, le nuage arrive au Havre (294 000 habitants). À 3h30, il est à Rouen (660 000 habitants), mais aussi à Caen (400 000 habitants). À 5h, il entre en région parisienne (12 millions d’habitants). Il touche également Beauvais, Amiens. À 7h, il atteint Lille (1,2 millions d’habitants) mais également les côtes anglaises au nord, Chartres et Le Mans plus au sud. C’est à ce moment là que ces millions de personnes écoutent les infos sur la radio et découvrent qu’elles sont en zone contaminée. Dans la journée, le nuage couvre la Belgique, atteint la région londonienne, franchit la frontière allemande... En 1986, le nuage de Tchernobyl a fait le tour du monde. Il a été si intense qu’en Allemagne et en France, il a provoqué de nombreux cancers de la thyroïde, bien que l’on soit à plus de 3000 km du lieu de l’accident.

Impossibilité de se protéger du nuage radioactif

Alors bien sûr, il y a la fameuse pastille d’iode qui est distribuée, avec force communication, dans la périphérie des centrales nucléaires. Son ingestion sature la thyroïde en iode non radioactif et empêche la glande de fixer l’iode radioactif abondamment présente dans le nuage. Problème : pour que cela soit efficace, il faut absorber cette pastille 48 h avant l’arrivée du nuage radioactif. Ce sera donc pour ceux qui habitent à plus de 2000 km, la distance que parcourra le nuage en deux jours ! Donc peut-être pour les Allemands et plus à l’est. Et cette pastille ne protège que de l’iode radioactif... pas des centaines d’autres éléments radioactifs présents dans l’air. Pour la population française prise dans le nuage, il n’y aura rien à faire si ce n’est déménager le plus vite possible en dehors de la trajectoire du nuage (voir encadré).

Évacuation trop tardive et trop limitée

À Tchernobyl, dans une région peu habitée, les autorités soviétiques ont évacué les populations jusqu’à une trentaine de kilomètres, plusieurs jours après l’accident [1]. À Fukushima, l’évacuation n’a pas été plus rapide, notamment parce que le tsunami et le séisme ont compliqué les choses. L’évacuation a été faite sur seulement 20 km dans un premier temps, puis 30 km sous les vents dominants [2]. C’est insuffisant. Si l’on s’en tient aux normes de sûreté définie avant l’accident, il aurait fallu évacuer jusqu’à 250 km de la centrale [3], ce qui était tout simplement impossible : 60 millions de personnes vivent dans ce rayon, dont les banlieues nord de Tokyo. Le gouvernement des États-Unis a prôné une évacuation au moins jusqu’à 80 km, mais le gouvernement japonais a refusé, estimant que cela serait la mort économique du pays.

Revenons à notre accident à La Hague. Le gouvernement pourrait accepter d’évacuer le département de la Manche (500 000 habitants), mais probable- ment pas au-delà. Les Franciliens (12millions), les Normands (3,3millions), les Nord-Picards (6 millions)... seront condamnés à vivre (et mourir prématurément) en zone radioactive.

Qui pour aller travailler sur le site accidenté ?

À Tchernobyl, l’armée soviétique a fourni l’essentiel des travailleurs pour essayer d’enterrer le site sous des tonnes de sable. 600 000 personnes ont été sacrifiées et la plupart sont mortes depuis. À Fukushima, la compagnie électrique a fait appel à des sociétés de sous-traitance pour trouver du personnel. Celles-ci, dont nombre d’entre elles sont contrôlées par les Yakuzas, la mafia locale, ont recruté dans le milieu des SDF et des chômeurs les moins diplômés.

En cas d’accident en France, un décret paru en 1986 après l’accident de Tchernobyl prévoyait qu’une liste de personnes soit tenue à jour pour intervenir en cas d’accident nucléaire. Ces listes, si elles existent, n’ont jamais été rendues publiques.

L’armée n’a pas les troupes suffisantes depuis l’abandon du service militaire en 1996. Les Français dans l’ensemble ont un niveau d’étude suffisant pour comprendre qu’accepter un tel travail est se condamner à tomber malade rapidement. Reste la "ressource" malheureusement la plus probable : les réfugiés, les immigrés, les SDF, les Roms... ! Il en faudra beaucoup.

Le temps du nucléaire, le temps du politique

Benjamin Dessus, expert dans le domaine de l’énergie, a l’habitude de plaisanter ainsi : le problème du nucléaire, c’est que la période du plutonium est de 24 400 ans alors que la durée de vie moyenne d’un ministre est de deux ans. Et donc nos élus vont chercher des solutions à court terme, espérant ne plus être là pour gérer la suite. Tchernobyl est dans le nord de l’Ukraine et près du Bélarus. Ces deux pays doivent, 30 ans après l’accident, gérer les millions de malades. Dans la région de Gomel (sud du Bélarus, non évacuée, mais avec un taux de radioactivité important), aujourd’hui, pas un enfant ne naît en bonne santé [4].

En cas d’accident nucléaire, il faut entre 3 et 4 ans pour qu’apparaissent, d’abord chez les enfants, les premiers cancers de la thyroïde. Il faut 5 ans (cela commence donc tout juste à Fukushima) pour qu’apparaissent les leucémies (cancer du sang). Suivent ensuite les cancers des os, puis tous les types de cancers. La catastrophe sanitaire va en s’amplifiant [5]. Les politiques vont donc tenter par tous les moyens de minimiser les conséquences : en répétant que l’accident est maîtrisé, en annonçant que tout est sous contrôle et en dénonçant les messages alarmistes des médecins honnêtes. Et cela sera relayé au plus haut niveau, jusqu’à l’OMS [6], par ceux qui défendent encore et toujours le nucléaire. Le mensonge sera l’arme des puissants. Malgré cela, les conséquences économiques seront énormes. Dans la région de Fukushima, la plupart des hommes restent pour ne pas perdre leurs emplois. Mais les femmes partent pour protéger les enfants... provoquant un taux de divorces inédit. Imaginons que la région parisienne soit fortement contaminée, que se passerait-il ? Qui serait encore volontaire pour aller y occuper un emploi, même bien payé ? Avec notre centralisation administrative, comment cela se gérerait-il ?

Catastrophe sans fin

La zone interdite de Tchernobyl est fermée maintenant depuis 30 ans. La période de l’iode radioactif est de l’ordre de quelques semaines, celle du césium, autre polluant majeur, est d’une trentaine d’années. Trente ans après, les scientifiques s’attendaient à constater une baisse de la radioactivité dans la zone interdite de l’ordre de la moitié. Or les dernières mesures montrent qu’il n’en est rien : elle est stable car depuis le début de la catastrophe, le réacteur accidenté continue à émettre suffisamment de radioactivité pour remplacer celle qui disparaît. À Fukushima, des essais de décontamination ont été faits avec l’idée d’inciter les gens à revenir dans les zones "nettoyées". Mais cela ne se passe pas comme prévu, car cinq ans après, les trois réacteurs en fusion continuent à rejeter de la radioactivité et la décontamination est sans fin.

Michel Bernard

Éloge de la fuite

En cas d’accident, les consignes officielles sont de s’enfermer chez soi et de se calfeutrer. Ce qui ne peut être efficace qu’au risque de mourir asphyxié du fait du non-renouvellement de l’air. Ce choix des autorités a un but : que vous soyez résigné-e en apprenant que de tout manière vous êtes contaminé-e... et ainsi obéir gentiment aux consignes d’évacuation (ou non) quand il sera trop tard.

Les autorités craignent que la panique ne provoque de nombreux accidents lors d’une fuite massive. En terme de gestion politique, les autorités cherchent à minimiser les morts sur le moment quitte à les augmenter ensuite loin de l’attention des médias. En 1986, lors de l’arrivée du nuage radioactif de Tchernobyl sur l’Europe de l’ouest, des familles allemandes ont pris leurs voitures pour s’éloigner, certaines allant vivre un temps en Espagne. Cela peut paraître exagéré, mais c’est exactement ce qu’il fallait faire.

Renseignez-vous sur les conditions météos, et déplacez-vous pour essayer de rester en dehors de la trajectoire des particules radioactives. Il faut tout particulièrement éviter les zones de pluies qui précipitent le nuage au sol et forment ensuite des tâches de contamination durables (comme encore aujourd’hui dans le Mercantour).


Notes

[1Environ 250 000 personnes ont été évacuées en mai 1986.

[2Environ 110 000 personnes ont été évacuées en mars 2011.

[3Pour ne pas dépasser un taux d’exposition de 1 mSv/an.

[5Toutes les victimes des bombardements de Hiroshima et Nagasaki ne sont pas encore mortes... Pour une bombe, la radioactivité est relâchée d’un seul coup, alors que pour un accident nucléaire, la pollution se poursuit pendant des années.

[6L’OMS, Organisation mondiale de la santé, est contrôlée par l’AIEA, Agence internationale de l’énergie atomique. Voir la campagne menée par le collectif independentwho.org

Imaginons qu’un accident majeur commence un soir à minuit sur le site de la Hague, dans la Manche. Ce jour là, un vent modéré de 50 km/h souffle de l’ouest. Que se passe-t-il ? Dès 0h30, la ville de Cherbourg (agglomération de 116000 habitants) est contaminée. À 2h30, le nuage arrive au Havre (294 000 habitants). À 3h30, il est à Rouen (660 000 habitants), mais aussi à Caen (400 000 habitants). À 5h, il entre en région parisienne (12 millions d’habitants). Il touche également Beauvais, Amiens. À 7h, il atteint Lille (1,2 millions d’habitants) mais également les côtes anglaises au nord, Chartres et Le Mans plus au sud. C’est à ce moment là que ces millions de personnes écoutent les infos sur la radio et découvrent qu’elles sont en zone contaminée. Dans la journée, le nuage couvre la Belgique, atteint la région londonienne, franchit la frontière allemande... En 1986, le nuage de Tchernobyl a fait le tour du monde. Il a été si intense qu’en Allemagne et en France, il a provoqué de nombreux cancers de la thyroïde, bien que l’on soit à plus de 3000 km du lieu de l’accident.

Impossibilité de se protéger du nuage radioactif

Alors bien sûr, il y a la fameuse pastille d’iode qui est distribuée, avec force communication, dans la périphérie des centrales nucléaires. Son ingestion sature la thyroïde en iode non radioactif et empêche la glande de fixer l’iode radioactif abondamment présente dans le nuage. Problème : pour que cela soit efficace, il faut absorber cette pastille 48 h avant l’arrivée du nuage radioactif. Ce sera donc pour ceux qui habitent à plus de 2000 km, la distance que parcourra le nuage en deux jours ! Donc peut-être pour les Allemands et plus à l’est. Et cette pastille ne protège que de l’iode radioactif... pas des centaines d’autres éléments radioactifs présents dans l’air. Pour la population française prise dans le nuage, il n’y aura rien à faire si ce n’est déménager le plus vite possible en dehors de la trajectoire du nuage (voir encadré).

Évacuation trop tardive et trop limitée

À Tchernobyl, dans une région peu habitée, les autorités soviétiques ont évacué les populations jusqu’à une trentaine de kilomètres, plusieurs jours après l’accident [1]. À Fukushima, l’évacuation n’a pas été plus rapide, notamment parce que le tsunami et le séisme ont compliqué les choses. L’évacuation a été faite sur seulement 20 km dans un premier temps, puis 30 km sous les vents dominants [2]. C’est insuffisant. Si l’on s’en tient aux normes de sûreté définie avant l’accident, il aurait fallu évacuer jusqu’à 250 km de la centrale [3], ce qui était tout simplement impossible : 60 millions de personnes vivent dans ce rayon, dont les banlieues nord de Tokyo. Le gouvernement des États-Unis a prôné une évacuation au moins jusqu’à 80 km, mais le gouvernement japonais a refusé, estimant que cela serait la mort économique du pays.

Revenons à notre accident à La Hague. Le gouvernement pourrait accepter d’évacuer le département de la Manche (500 000 habitants), mais probable- ment pas au-delà. Les Franciliens (12millions), les Normands (3,3millions), les Nord-Picards (6 millions)... seront condamnés à vivre (et mourir prématurément) en zone radioactive.

Qui pour aller travailler sur le site accidenté ?

À Tchernobyl, l’armée soviétique a fourni l’essentiel des travailleurs pour essayer d’enterrer le site sous des tonnes de sable. 600 000 personnes ont été sacrifiées et la plupart sont mortes depuis. À Fukushima, la compagnie électrique a fait appel à des sociétés de sous-traitance pour trouver du personnel. Celles-ci, dont nombre d’entre elles sont contrôlées par les Yakuzas, la mafia locale, ont recruté dans le milieu des SDF et des chômeurs les moins diplômés.

En cas d’accident en France, un décret paru en 1986 après l’accident de Tchernobyl prévoyait qu’une liste de personnes soit tenue à jour pour intervenir en cas d’accident nucléaire. Ces listes, si elles existent, n’ont jamais été rendues publiques.

L’armée n’a pas les troupes suffisantes depuis l’abandon du service militaire en 1996. Les Français dans l’ensemble ont un niveau d’étude suffisant pour comprendre qu’accepter un tel travail est se condamner à tomber malade rapidement. Reste la "ressource" malheureusement la plus probable : les réfugiés, les immigrés, les SDF, les Roms... ! Il en faudra beaucoup.

Le temps du nucléaire, le temps du politique

Benjamin Dessus, expert dans le domaine de l’énergie, a l’habitude de plaisanter ainsi : le problème du nucléaire, c’est que la période du plutonium est de 24 400 ans alors que la durée de vie moyenne d’un ministre est de deux ans. Et donc nos élus vont chercher des solutions à court terme, espérant ne plus être là pour gérer la suite. Tchernobyl est dans le nord de l’Ukraine et près du Bélarus. Ces deux pays doivent, 30 ans après l’accident, gérer les millions de malades. Dans la région de Gomel (sud du Bélarus, non évacuée, mais avec un taux de radioactivité important), aujourd’hui, pas un enfant ne naît en bonne santé [4].

En cas d’accident nucléaire, il faut entre 3 et 4 ans pour qu’apparaissent, d’abord chez les enfants, les premiers cancers de la thyroïde. Il faut 5 ans (cela commence donc tout juste à Fukushima) pour qu’apparaissent les leucémies (cancer du sang). Suivent ensuite les cancers des os, puis tous les types de cancers. La catastrophe sanitaire va en s’amplifiant [5]. Les politiques vont donc tenter par tous les moyens de minimiser les conséquences : en répétant que l’accident est maîtrisé, en annonçant que tout est sous contrôle et en dénonçant les messages alarmistes des médecins honnêtes. Et cela sera relayé au plus haut niveau, jusqu’à l’OMS [6], par ceux qui défendent encore et toujours le nucléaire. Le mensonge sera l’arme des puissants. Malgré cela, les conséquences économiques seront énormes. Dans la région de Fukushima, la plupart des hommes restent pour ne pas perdre leurs emplois. Mais les femmes partent pour protéger les enfants... provoquant un taux de divorces inédit. Imaginons que la région parisienne soit fortement contaminée, que se passerait-il ? Qui serait encore volontaire pour aller y occuper un emploi, même bien payé ? Avec notre centralisation administrative, comment cela se gérerait-il ?

Catastrophe sans fin

La zone interdite de Tchernobyl est fermée maintenant depuis 30 ans. La période de l’iode radioactif est de l’ordre de quelques semaines, celle du césium, autre polluant majeur, est d’une trentaine d’années. Trente ans après, les scientifiques s’attendaient à constater une baisse de la radioactivité dans la zone interdite de l’ordre de la moitié. Or les dernières mesures montrent qu’il n’en est rien : elle est stable car depuis le début de la catastrophe, le réacteur accidenté continue à émettre suffisamment de radioactivité pour remplacer celle qui disparaît. À Fukushima, des essais de décontamination ont été faits avec l’idée d’inciter les gens à revenir dans les zones "nettoyées". Mais cela ne se passe pas comme prévu, car cinq ans après, les trois réacteurs en fusion continuent à rejeter de la radioactivité et la décontamination est sans fin.

Michel Bernard

Éloge de la fuite

En cas d’accident, les consignes officielles sont de s’enfermer chez soi et de se calfeutrer. Ce qui ne peut être efficace qu’au risque de mourir asphyxié du fait du non-renouvellement de l’air. Ce choix des autorités a un but : que vous soyez résigné-e en apprenant que de tout manière vous êtes contaminé-e... et ainsi obéir gentiment aux consignes d’évacuation (ou non) quand il sera trop tard.

Les autorités craignent que la panique ne provoque de nombreux accidents lors d’une fuite massive. En terme de gestion politique, les autorités cherchent à minimiser les morts sur le moment quitte à les augmenter ensuite loin de l’attention des médias. En 1986, lors de l’arrivée du nuage radioactif de Tchernobyl sur l’Europe de l’ouest, des familles allemandes ont pris leurs voitures pour s’éloigner, certaines allant vivre un temps en Espagne. Cela peut paraître exagéré, mais c’est exactement ce qu’il fallait faire.

Renseignez-vous sur les conditions météos, et déplacez-vous pour essayer de rester en dehors de la trajectoire des particules radioactives. Il faut tout particulièrement éviter les zones de pluies qui précipitent le nuage au sol et forment ensuite des tâches de contamination durables (comme encore aujourd’hui dans le Mercantour).



Thèmes
Risque nucléaire Tchernobyl et Fukushima