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Revue de presse

Janvier 2018 / Le Monde

Le nucléaire, cheville de la relation de défense franco-britannique



Le Brexit fragilise les projets militaires communs relancés en 2010 par le traité de Lancaster.


 Nathalie Guibert



Sur les sujets de défense, les dirigeants français et britanniques ont dû se livrer, pour le 35e sommet bilatéral de jeudi 18janvier, à un exercice de pensée positive : la France et le Royaume-Uni sont des partenaires indéfectibles, et cette entente va encore s’approfondir, assurent-ils.

Face au Brexit, cependant, les dossiers de pure coopération militaire mis en œuvre par le traité de Lancaster House de 2010 sont en apesanteur. La « force expéditionnaire conjointe » a bien été qualifiée par une longue série d’exercices, mais il manque toujours un accord politique pour l’employer, les états-majors n’évoquant son plein-emploi qu’à l’horizon 2020. Le projet de « futur système de combat aérien » (drone ou chasseur) n’en est qu’à ses prémices, la question pour Paris étant de savoir s’il convient d’ouvrir la coopération aux Allemands. Londres promet d’envoyer trois hélicoptères lourds en soutien de Paris au Sahel, mais l’opération « Barkhane » attend depuis trois ans des renforts. Les experts décrivent une armée britannique épuisée après dix ans d’engagements extérieurs et de coupes budgétaires.

Le nucléaire militaire fait, pour l’heure, exception. Ce domaine étaie sur le très long terme la relation de sécurité des deux seules puissances atomiques européennes – la coopération bilatérale a débuté dans les années 1970, et une commission nucléaire conjointe a été mise en place dès 1992.

Le volet nucléaire de Lancaster « avance globalement bien », assure-t-on ainsi au ministère des armées. A Londres comme à Paris, on souligne qu’en1995, Jacques Chirac et John Major se sont engagés à admettre que si les « intérêts vitaux » d’un des deux alliés étaient mis en cause, ceux de son partenaire le seraient aussi. Ceci a été rappelé dans le communiqué du 18 janvier. Ce pacte a des conséquences directes sur l’arme nucléaire, qui a pour vocation de défendre ces intérêts en dernier recours.


« Moderniser la politique de l’OTAN »

En2010, le volet technique inédit de l’accord bilatéral, nommé traité Teutatès, a approfondi la relation. Il a prévu un partage de nouvelles installations de simulation, qui garantissent la sûreté et la performance des armes depuis l’arrêt des essais nucléaires, le projet devant être achevé en2022 pour une exploitation pouvant aller jusqu’à cinquante ans.

Teutatès prévoit une utilisation conjointe du site du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) de Valduc (Côte-d’Or). La partie française, l’installation de physique expérimentale Epure, est opérationnelle depuis 2014. Il est prévu qu’elle soit appuyée par l’Etablissement britannique des armes nucléaires (AWE) d’Aldermaston. « Cette étape doit s’achever en2018, et avec la troisième phase qui prévoit d’ajouter deux nouveaux équipements de radiographie, l’installation doit être complètement opérationnelle en2022 », souligne Peter Ricketts, ancien ambassadeur à Paris et ex-conseiller à la sécurité nationale britannique. Dans une note écrite pour le Royal United Services Institute (RUSI), cet artisan des accords de Lancaster insiste : l’achèvement de ce projet, qui fera par ailleurs économiser des millions d’euros, est « la première priorité de la coopération nucléaire franco-britannique ».

Les deux alliés continuent d’exercer différemment leur souveraineté : la France est complètement indépendante pour sa dissuasion, le Royaume-Uni déploie ses missiles grâce à la technologie américaine, sauf pour les têtes nucléaires. Mais Londres et Paris « doivent intensifier leurs échanges sur les implications pour leur politique de dissuasion nucléaire des changements stratégiques », défend Peter Ricketts, en raison de « l’agressivité de la Russie, de l’émergence de la Corée du Nord comme puissance nucléaire, et des incertitudes sur l’engagement de long terme des Etats-Unis dans l’OTAN ». Selon lui, il faut que Paris et Londres lancent une « initiative conjointe pour moderniser la politique de dissuasion de l’OTAN », lors de son prochain sommet en juillet.


Evolution de l’opinion

Le risque d’une indépendance de l’Ecosse, où stationne la force nucléaire britannique, étant écarté à court terme, « la vraie question demeure la façon dont les incertitudes économiques renforcées par le Brexit pèseront sur la modernisation des capacités britanniques », souligne une source française de haut rang. Celle-ci évoque une autre incertitude quant à l’évolution de l’opinion britannique sur la dissuasion nucléaire en cas d’alternance politique.

Comparable au projet français de sous-marins lance-engins de troisième génération, le programme britannique Successor pourrait être retardé par une crise économique brutale, convient Benjamin Hautecouverture, expert de la Fondation pour la recherche stratégique, « même si l’impact est difficile à mesurer ». Le Brexit, précise-t-il, pose un risque indirect : celui d’une divergence entre les deux alliés, qui isolerait la France si elle devenait le seul Etat doté du nucléaire sur la scène européenne. « Mais a contrario, le Brexit pourrait aussi être une opportunité pour arrimer, par le nucléaire et la relation bilatérale, les intérêts du Royaume-Uni à ceux du continent européen », ajoute-t-il.

Les militaires britanniques attendent la nouvelle feuille de route stratégique du gouvernement conservateur, et les révélations du Times de Londres sur les nouvelles coupes budgétaires attendues dans la défense nourrissent un vif débat. Les plans pourraient aboutir à 14000 nouvelles suppressions d’emplois et il manque, selon le quotidien, 20milliards de livres (17,6milliards d’euros) pour financer la défense sur la prochaine décennie. Un ancien chef d’état-major a prévenu dans ses colonnes que le pays risquait de devenir, d’un point de vue militaire, « une Belgique avec la bombe nucléaire ».
 
 
 
 
 

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Nucléaire militaire