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Sortir du nucléaire n°53

Printemps 2012

Alternatives

Le Manifeste négaWatt un guide pour la transition énergétique

Printemps 2012




En septembre 2011, alors que gouvernement et industriels menaient une offensive commune pour défendre bec et ongles un système énergétique périmé, l’association négaWatt a rendu public un scénario démontrant qu’on pouvait très bien sortir du nucléaire et lutter contre l’effet de serre sans retour à la bougie. Le collectif d’experts en énergie, qui a contribué à populariser la fameuse trilogie "sobriété-efficacité-renouvelables", a fait paraître en janvier le Manifeste négaWatt, un ouvrage grand public qui détaille la démarche et les mesures préconisées pour ce scénario. En voici les grandes lignes ; pour en savoir plus, achetez le Manifeste sur www.negawatt.org, la lecture en est à la fois agréable et instructive.



La démarche négaWatt : un renversement du paradigme énergétique

En France, en matière de politique énergétique, c’est encore l’approche proposée par EDF au lancement du programme nucléaire français qui prévaut : tabler sur l’augmentation de la demande, donc produire encore plus de Mégawatts, et essayer ensuite d’absorber autant que possible la surproduction qui en découle.

L’approche négaWatt propose un changement de paradigme. Il ne s’agit plus de penser en termes de kW ou de litres de pétrole, mais de partir d’abord des usages et de nos besoins eux-mêmes, en distinguant ceux qui sont vitaux, nécessaires, superflus… ou nuisibles. Identifions ensuite les services énergétiques qui permettent d’y répondre, en termes de mobilité, de chaleur et d’électricité spécifique, et déduisons-en la demande énergétique réellement correspondante, en imaginant comment y répondre de la manière la plus efficace et en supprimant les gaspillages. Ce n’est qu’au terme de ce processus que l’on peut déterminer quelles sont les ressources énergétiques réellement nécessaires pour les différents usages, en privilégiant au maximum celles d’origine renouvelable.

À échéance 2050, en déclinant cette approche dans tous les domaines, on conserve un niveau de vie équivalent, même en anticipant une augmentation de la population de 7 millions d’habitants, tout en parvenant à diminuer de 2/3 notre consommation d’énergie primaire, à diviser par 16 les émissions de CO2 et à mettre fin au nucléaire en 2033.

Un secteur prioritaire : les économies d’énergies dans le bâtiment

Le scénario négaWatt englobe tous les domaines de la production et de la consommation d’énergie (transport, agriculture, politique industrielle…). Évoquons en particulier le chapitre sur le bâtiment : ce secteur, qui représente 43 % de nos consommations d’énergie primaire, constitue un des plus importants gisements d’économies d’énergie.

négaWatt préconise des normes performantes pour les constructions neuves, en visant la généralisation des maisons passives et en rendant les bâtiments à énergie positive obligatoires à partir de 2020. Toutefois, le rythme de renouvellement des bâtiments n’étant que de 1 % par an, l’action la plus urgente et la plus nécessaire est la mise en place d’un plan ambitieux de rénovation, qui permettra de créer des centaines de milliers d’emplois et de lutter contre la précarité énergétique.

Dans ce secteur, la sobriété consiste à modérer nos besoins de chauffage (et si on se contentait de 19°C ?) et à refuser la climatisation. Elle revient également à limiter la consommation individuelle d’espace, en freinant la tendance à la décohabitation, en encourageant les pratiques d’habitat partagé, en préférant l’habitat groupé et le petit collectif à la maison individuelle…

Au final, ces diverses mesures de sobriété et d’efficacité permettent d’économiser 365 TWh à l’horizon 2050… soit l’équivalent de l’énergie finale produite par l’ensemble du parc nucléaire actuel ! Enfin, pour le chauffage, priorité est donnée aux énergies renouvelables – notamment au bois – et aux réseaux de chaleur ; le gaz conserve cependant une part importante. Dans tous les cas, l’aberration du chauffage électrique est éradiquée. Des économies importantes peuvent également être réalisées sur les équipements électriques (éclairage, ventilation…). Il est possible de réduire quasi immédiatement d’un tiers la consommation d’un bâtiment en éteignant tous les appareils qui ne sont pas censés fonctionner.

Développement des renouvelables

Les auteurs rappellent que la France dispose d’un fort potentiel naturel pour le développement des énergies renouvelables, appelées à remplacer progressivement les énergies fossiles et fissiles. Le soleil et le vent sont certes variables, mais cette variabilité est prévisible. Pour y pallier, négaWatt accorde une large place à la biomasse (bois, résidus agricoles…) et préconise la fabrication de méthane "naturel", soit par fermentation, soit par le processus dit de méthanation1. À l’horizon 2050, on se rapproche des 100 % d’énergies renouvelables : l’hydraulique assurera 25 % des besoins en électricité, l’éolien terrestre ou maritime quasiment la moitié, et le photovoltaïque, dont la baisse des coûts va se poursuivre, environ un quart.

Pour donner la priorité aux énergies renouvelables, les dispositifs légaux qui brident leur développement sont supprimés, et l’émergence de projets portés par les collectivités et les citoyens (à l’image de ceux d’Énergie Partagée) sont encouragés.

Une sortie du nucléaire en 20 ans

L’association négaWatt reconnaît volontiers le caractère "insoutenable" de l’atome, mais ne se revendique pas comme anti-nucléaire. La sortie du nucléaire n’est pas présentée comme l’objectif principal de ce plan global de transition énergétique ; c’est néanmoins un des résultats obtenus, à l’horizon 2033. D’aucuns pourront objecter que la démarche pourrait être plus volontariste ; il n’en demeure pas moins que ce scénario fournit des pistes de travail solides et fouillées, pour ceux qui se satisfont de ce délai comme pour ceux qui souhaitent une sortie plus rapide.

Le principe retenu par négaWatt consiste, a demande d’électricité baissant, à remplacer progressivement les réacteurs par les énergies renouvelables, au fur et à mesure de leur montée en puissance ; de manière marginale, on recourt également au gaz pour assurer une certaine flexibilité. Le chantier de l’EPR est bien sûr stoppé, et un calendrier de sortie est défini, en prenant en compte tant l’âge que le potentiel de risque des installations. On arrêtera immédiatement, dans un premier temps, les doyennes des centrales ; dans un second temps, entre 2000 et 3500 MW sont retirés du réseau chaque année. Enfin, à la fin de la période, un coup d’arrêt définitif est apporté à l’ensemble de la filière. Par ailleurs, négaWatt préconise l’arrêt immédiat du retraitement et de la production du combustible MOX, et la reconversion des travailleurs du nucléaire dans l’industrie du démantèlement.

La transition énergétique demande un nouveau modèle économique

Pas de transition énergétique sans changement de paradigme économique. négaWatt prévoit ainsi l’instauration d’une fiscalité écologique, avec la création d’une contribution pénalisant les énergies polluantes et inefficaces, assortie d’une redistribution pour financer la transition énergétique et aider à la lutte contre la précarité énergétique. Cette redistribution concerne également les collectivités, qui sont les moteurs du changement. La transformation du modèle économique nécessite également de transformer les vendeurs de mégawatts en vendeurs d’économies d’énergies.

Au final, même si l’optimum économique n’est pas le but premier, on jette les bases de cercles vertueux qui pourraient aider à sortir du marasme actuel. Appliquer les mesures d’économie d’énergie et de développement des énergies renouvelables préconisées permettrait d’économiser 700 milliards d’euros cumulés sur notre facture énergétique nationale d’ici à 2050 : de quoi financer bien des évolutions ! Enfin, en déduisant les emplois supprimés dans les industries polluantes de ceux créés par la transition énergétique, on arriverait à générer plus de 680 000 nouveaux emplois, non délocalisables et répartis sur tout le territoire. Qui osera encore opposer écologie et sortie de la crise économique ?

Charlotte Mijeon

Chargée de campagne et des relations extérieures

Pour en savoir plus :
Manifeste négaWatt
Association négaWatt, préface de Stéphane Hessel, Coédition Actes Sud/Colibris, 380 pages, 20 €

Notes :

1 : La méthanation consiste à fabriquer du méthane artificiel à base de CO2 et d’hydrogène (procédé différent de la méthanisation, qui consiste à faire fermenter la biomasse).

La démarche négaWatt : un renversement du paradigme énergétique

En France, en matière de politique énergétique, c’est encore l’approche proposée par EDF au lancement du programme nucléaire français qui prévaut : tabler sur l’augmentation de la demande, donc produire encore plus de Mégawatts, et essayer ensuite d’absorber autant que possible la surproduction qui en découle.

L’approche négaWatt propose un changement de paradigme. Il ne s’agit plus de penser en termes de kW ou de litres de pétrole, mais de partir d’abord des usages et de nos besoins eux-mêmes, en distinguant ceux qui sont vitaux, nécessaires, superflus… ou nuisibles. Identifions ensuite les services énergétiques qui permettent d’y répondre, en termes de mobilité, de chaleur et d’électricité spécifique, et déduisons-en la demande énergétique réellement correspondante, en imaginant comment y répondre de la manière la plus efficace et en supprimant les gaspillages. Ce n’est qu’au terme de ce processus que l’on peut déterminer quelles sont les ressources énergétiques réellement nécessaires pour les différents usages, en privilégiant au maximum celles d’origine renouvelable.

À échéance 2050, en déclinant cette approche dans tous les domaines, on conserve un niveau de vie équivalent, même en anticipant une augmentation de la population de 7 millions d’habitants, tout en parvenant à diminuer de 2/3 notre consommation d’énergie primaire, à diviser par 16 les émissions de CO2 et à mettre fin au nucléaire en 2033.

Un secteur prioritaire : les économies d’énergies dans le bâtiment

Le scénario négaWatt englobe tous les domaines de la production et de la consommation d’énergie (transport, agriculture, politique industrielle…). Évoquons en particulier le chapitre sur le bâtiment : ce secteur, qui représente 43 % de nos consommations d’énergie primaire, constitue un des plus importants gisements d’économies d’énergie.

négaWatt préconise des normes performantes pour les constructions neuves, en visant la généralisation des maisons passives et en rendant les bâtiments à énergie positive obligatoires à partir de 2020. Toutefois, le rythme de renouvellement des bâtiments n’étant que de 1 % par an, l’action la plus urgente et la plus nécessaire est la mise en place d’un plan ambitieux de rénovation, qui permettra de créer des centaines de milliers d’emplois et de lutter contre la précarité énergétique.

Dans ce secteur, la sobriété consiste à modérer nos besoins de chauffage (et si on se contentait de 19°C ?) et à refuser la climatisation. Elle revient également à limiter la consommation individuelle d’espace, en freinant la tendance à la décohabitation, en encourageant les pratiques d’habitat partagé, en préférant l’habitat groupé et le petit collectif à la maison individuelle…

Au final, ces diverses mesures de sobriété et d’efficacité permettent d’économiser 365 TWh à l’horizon 2050… soit l’équivalent de l’énergie finale produite par l’ensemble du parc nucléaire actuel ! Enfin, pour le chauffage, priorité est donnée aux énergies renouvelables – notamment au bois – et aux réseaux de chaleur ; le gaz conserve cependant une part importante. Dans tous les cas, l’aberration du chauffage électrique est éradiquée. Des économies importantes peuvent également être réalisées sur les équipements électriques (éclairage, ventilation…). Il est possible de réduire quasi immédiatement d’un tiers la consommation d’un bâtiment en éteignant tous les appareils qui ne sont pas censés fonctionner.

Développement des renouvelables

Les auteurs rappellent que la France dispose d’un fort potentiel naturel pour le développement des énergies renouvelables, appelées à remplacer progressivement les énergies fossiles et fissiles. Le soleil et le vent sont certes variables, mais cette variabilité est prévisible. Pour y pallier, négaWatt accorde une large place à la biomasse (bois, résidus agricoles…) et préconise la fabrication de méthane "naturel", soit par fermentation, soit par le processus dit de méthanation1. À l’horizon 2050, on se rapproche des 100 % d’énergies renouvelables : l’hydraulique assurera 25 % des besoins en électricité, l’éolien terrestre ou maritime quasiment la moitié, et le photovoltaïque, dont la baisse des coûts va se poursuivre, environ un quart.

Pour donner la priorité aux énergies renouvelables, les dispositifs légaux qui brident leur développement sont supprimés, et l’émergence de projets portés par les collectivités et les citoyens (à l’image de ceux d’Énergie Partagée) sont encouragés.

Une sortie du nucléaire en 20 ans

L’association négaWatt reconnaît volontiers le caractère "insoutenable" de l’atome, mais ne se revendique pas comme anti-nucléaire. La sortie du nucléaire n’est pas présentée comme l’objectif principal de ce plan global de transition énergétique ; c’est néanmoins un des résultats obtenus, à l’horizon 2033. D’aucuns pourront objecter que la démarche pourrait être plus volontariste ; il n’en demeure pas moins que ce scénario fournit des pistes de travail solides et fouillées, pour ceux qui se satisfont de ce délai comme pour ceux qui souhaitent une sortie plus rapide.

Le principe retenu par négaWatt consiste, a demande d’électricité baissant, à remplacer progressivement les réacteurs par les énergies renouvelables, au fur et à mesure de leur montée en puissance ; de manière marginale, on recourt également au gaz pour assurer une certaine flexibilité. Le chantier de l’EPR est bien sûr stoppé, et un calendrier de sortie est défini, en prenant en compte tant l’âge que le potentiel de risque des installations. On arrêtera immédiatement, dans un premier temps, les doyennes des centrales ; dans un second temps, entre 2000 et 3500 MW sont retirés du réseau chaque année. Enfin, à la fin de la période, un coup d’arrêt définitif est apporté à l’ensemble de la filière. Par ailleurs, négaWatt préconise l’arrêt immédiat du retraitement et de la production du combustible MOX, et la reconversion des travailleurs du nucléaire dans l’industrie du démantèlement.

La transition énergétique demande un nouveau modèle économique

Pas de transition énergétique sans changement de paradigme économique. négaWatt prévoit ainsi l’instauration d’une fiscalité écologique, avec la création d’une contribution pénalisant les énergies polluantes et inefficaces, assortie d’une redistribution pour financer la transition énergétique et aider à la lutte contre la précarité énergétique. Cette redistribution concerne également les collectivités, qui sont les moteurs du changement. La transformation du modèle économique nécessite également de transformer les vendeurs de mégawatts en vendeurs d’économies d’énergies.

Au final, même si l’optimum économique n’est pas le but premier, on jette les bases de cercles vertueux qui pourraient aider à sortir du marasme actuel. Appliquer les mesures d’économie d’énergie et de développement des énergies renouvelables préconisées permettrait d’économiser 700 milliards d’euros cumulés sur notre facture énergétique nationale d’ici à 2050 : de quoi financer bien des évolutions ! Enfin, en déduisant les emplois supprimés dans les industries polluantes de ceux créés par la transition énergétique, on arriverait à générer plus de 680 000 nouveaux emplois, non délocalisables et répartis sur tout le territoire. Qui osera encore opposer écologie et sortie de la crise économique ?

Charlotte Mijeon

Chargée de campagne et des relations extérieures

Pour en savoir plus :
Manifeste négaWatt
Association négaWatt, préface de Stéphane Hessel, Coédition Actes Sud/Colibris, 380 pages, 20 €

Notes :

1 : La méthanation consiste à fabriquer du méthane artificiel à base de CO2 et d’hydrogène (procédé différent de la méthanisation, qui consiste à faire fermenter la biomasse).