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Sortir du nucléaire n°42

Mai 2009

Interview

La violence n’est pas la solution mais le problème

Mai 2009




L’action du Réseau “Sortir du nucléaire” s’appuie sur la non-violence. Cette démarche demeure encore largement méconnue et suscite bien souvent le scepticisme de ceux qui se disent " réalistes". L’interview ci-dessous nous éclaire sur la force de la non-violence et de la désobéissance civile. Jean-Marie Muller est écrivain et philosophe, fondateur du Mouvement pour une Alternative Non Violente (MAN). Il tente de relever ce défi depuis près de quarante ans, à travers ses écrits comme ses actions.



Jean-Marie Muller : Tous les soirs à 20 heures, nous devenons des télévoyeurs qui regardons à travers les images de fer, de feu, de sang, de morts qui nous sont montrées, les hommes jouer aux jeux mécanisés de la mort aux quatre coins du monde. Nous sommes quelque part fascinés par la violence et la mort. Fascinés par ces images que l’on nous distille et qui ne suscitent malheureusement aucune réflexion, mais une émotion. Et rien n’est plus éphémère qu’une émotion.

Au Moyen-Orient comme ailleurs, la violence n’est pas la solution mais le problème. L’erreur serait de penser que la violence est humaine. Elle est fondamentalement inhumaine. Elle ne permet pas d’apporter une réponse humaine aux inévitables conflits qui naissent entre les hommes. Il faut trouver des alternatives à la violence comme méthodes d’action. Notre société est dominée par l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable. Il faut déconstruire cette idéologie. La langue que nous parlons reflète cette idéologie. Nous n’avons pas appris la langue de la non-violence. Nous ne connaissons pas les mots pour dire la non-violence. C’est pourquoi j’ai voulu écrire un dictionnaire qui essaye d’inventer les mots qui nous permettent d’exprimer la non-violence. Si vous prenez le mot “courage” par exemple, présent chez Platon et Aristote. Le courage est la vertu de l’homme fort qui peut affronter des risques et des dangers. Où l’homme rencontre-t-il les plus grands risques et les plus grands dangers ? A la guerre. L’homme courageux est donc le guerrier qui accepte d’affronter la mort sur le champ de bataille. Celui qui refusait de faire la guerre était accusé d’être un lâche. Il faut bien comprendre que nous sommes dans une culture de violence, que tous les mots que nous utilisons sont ombrés par cette idéologie de la violence.

Lorsque la loi cautionne ou engendre l’injustice, quand elle bafoue l’intérêt collectif, la désobéissance civile n’est-elle pas alors légitime ?

Jean-Marie Muller :
José Bové a écrit un livre intéressant sur la désobéissance civique. Mieux vaut parler de désobéissance civile. La civilité est plus importante que la citoyenneté. Quand je parle de désobéissance civique, je renvoie simplement à l’idée de citoyen. La désobéissance civile renvoie à l’idée de civilité, de civilisation, de l’homme civilisé. La civilité est la vertu du citoyen. La désobéissance doit être civile. Gandhi disait que la désobéissance est civile en ce sens qu’elle n’est pas criminelle. La violence est toujours une désobéissance aux lois car la loi est fondée sur l’interdit de la violence. Le violent désobéit à la loi de manière “criminelle”. Il n’y a, en même temps, pas de société possible sans loi. Mais la fonction de la loi est de garantir la justice. Tant qu’elle garantit la justice, elle mérite notre obéissance. Il arrive malheureusement qu’elle cautionne l’injustice. Dès lors le citoyen responsable doit désobéir. La civilité du citoyen n’est pas l’obéissance aveugle, ni la discipline, mais la responsabilité. Le citoyen doit juger la moralité de la loi à laquelle il est sommé d’obéir. Pendant l’Occupation, les rafles des Juifs ont été organisées non par des soldats allemands mais par des policiers et gendarmes français qui ont obéi aux lois antisémites de Vichy. Si les fonctionnaires de Vichy avaient désobéi aux lois immorales de l’Etat, l’Occupation n’aurait pas pris la même tournure. Maurice Papon a été condamné parce qu’il avait obéi aux lois de Vichy concernant les Juifs. Il lui a donc été reproché de n’avoir pas désobéi. Il est temps de tirer les leçons de la jurisprudence du procès Papon, ce que l’on n’a toujours pas fait. C’est-à-dire que non seulement le fonctionnaire doit juger de la légalité ou de l’illégalité de la loi mais aussi de la légitimité et de l’illégitimité de la loi. Cela devrait être dans la déontologie du fonctionnaire de refuser d’obéir à une loi qui viole les droits de l’homme.

Les méthodes de l’action non-violente ont-elles une efficacité politique ? Peuvent-elles apporter une contribution décisive à la résolution des conflits ?

Jean-Marie Muller :
Revenons à Gandhi car il y a bien un avant et un après Gandhi tant dans la réflexion politique que dans la stratégie politique. Il faut toujours distinguer la non-violence en tant que philosophie qui est un choix existentiel qui donne un sens à l’existence - parce que la violence est le non-sens et l’absurdité - et la non-violence en tant que stratégie de l’action politique. Gandhi a toujours bien distingué ce qu’il appelle son crédo qu’il n’impose à personne. Et la stratégie de l’action politique qu’il a proposée aux Indiens.

L’analyse de Gandhi était la suivante : si quelques dizaines de milliers de Britanniques peuvent imposer leur domination à quelques centaines de millions d’indiens ce n’est pas grâce à la capacité de violence des Britanniques mais plutôt à la résignation, à la complicité, et à l’esprit de collaboration des Indiens. Son analyse montre que les opprimés deviennent co-responsables de l’oppression qu’ils subissent dans la mesure où ils s’en accommodent et obéissent aux lois qui justifient cette oppression. Partant de cette analyse, il a proposé une stratégie de non-coopération aux Indiens. Il a proposé de ne pas obéir aux lois, et de ne pas participer aux institutions et de récuser l’idéologie colonialiste. Il a organisé des campagnes de désobéissance civile dont la plus marquante fut la marche du sel qui avait pour objectif l’indépendance.

Le vice-roi prit ombrage de la popularité croissante de Gandhi. Il jeta Gandhi en prison mais aussi toutes celles et tous ceux qui l’imitaient et qui exigeaient d’aller aussi en prison. Les prisons ont alors atteint un seuil de saturation au-delà duquel un gouvernement ne peut plus gouverner. Gandhi disait souvent : “On ne peut pas mettre tout un peuple en prison”. Il a libéré Gandhi et accepté de le rencontrer et de négocier avec lui. Lui le chef des rebelles, à moitié nu, est allé rencontrer d’égal à égal le vice-roi pour négocier. Dès lors l’indépendance de l’Inde était inscrite dans l’Histoire.

Y a-t-il d’autres exemples récents dans l’Histoire qui ont permis à la non-violence de triompher ?

Jean-Marie Muller :
On fêtera en novembre 2009 le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin. J’ai pu ainsi en 1987 rencontrer les leaders de la résistance polonaise dont Adam Michnik. Ce dernier m’expliqua qu’ils avaient opté pour la non-violence car ils n’avaient pas les moyens de la violence. Ils étaient persuadés qu’ils ne pourraient, par la violence, que provoquer un surcroît de répression de l’Etat policier qui briserait immédiatement la résistance.
C’est la non-violence qui est réaliste. Jamais la violence n’a pu apporter une véritable solution aux conflits.

Jean-Marie Muller : Michnik choisit aussi la non-violence, me dit-il, car les Polonais de Solidarnosk veulent construire une société démocratique. Il y a une incompatibilité d’humeur radicale entre la violence et la démocratie. Pour mettre en œuvre une société démocratique, il nous faut mettre en œuvre des moyens démocratiques, c’est à non-violents. Il m’expliqua aussi que toute la stratégie politique du mouvement de libération polonais reposait sur un refus de l’affrontement frontal et violent avec le pouvoir. De même le mur de Berlin n’est pas tombé de lui-même, il n’a pas été détruit par les armes de destruction massive de l’Occident, il s’est effondré sous la pression de la résistance des femmes et des hommes des sociétés civiles de l’Est.
A lire

Dictionnaire de la non-violence par Jean-Marie Muller, édition du Relié, Poche 2005.

Gandhi. Sa véritable histoire par son petit-fils, par Rajmohan Gandhi, éditions Buchet-Chastel, octobre 2008.

La voie de la non-violence par Gandhi. Une sélection de textes du Mahatma, Folio 2004.

La relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto. Tome 1 Les arts et les sciences. Par Daniel Vigne, éditions du Cerf, décembre 2008.

Le choix du feu. Aux origines de la crise climatique, par Alain Gras, Fayard 2007.

Pour aller plus loin : www.non-violence.fr
Propos recueillis par Eric Tariant

Jean-Marie Muller : Tous les soirs à 20 heures, nous devenons des télévoyeurs qui regardons à travers les images de fer, de feu, de sang, de morts qui nous sont montrées, les hommes jouer aux jeux mécanisés de la mort aux quatre coins du monde. Nous sommes quelque part fascinés par la violence et la mort. Fascinés par ces images que l’on nous distille et qui ne suscitent malheureusement aucune réflexion, mais une émotion. Et rien n’est plus éphémère qu’une émotion.

Au Moyen-Orient comme ailleurs, la violence n’est pas la solution mais le problème. L’erreur serait de penser que la violence est humaine. Elle est fondamentalement inhumaine. Elle ne permet pas d’apporter une réponse humaine aux inévitables conflits qui naissent entre les hommes. Il faut trouver des alternatives à la violence comme méthodes d’action. Notre société est dominée par l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable. Il faut déconstruire cette idéologie. La langue que nous parlons reflète cette idéologie. Nous n’avons pas appris la langue de la non-violence. Nous ne connaissons pas les mots pour dire la non-violence. C’est pourquoi j’ai voulu écrire un dictionnaire qui essaye d’inventer les mots qui nous permettent d’exprimer la non-violence. Si vous prenez le mot “courage” par exemple, présent chez Platon et Aristote. Le courage est la vertu de l’homme fort qui peut affronter des risques et des dangers. Où l’homme rencontre-t-il les plus grands risques et les plus grands dangers ? A la guerre. L’homme courageux est donc le guerrier qui accepte d’affronter la mort sur le champ de bataille. Celui qui refusait de faire la guerre était accusé d’être un lâche. Il faut bien comprendre que nous sommes dans une culture de violence, que tous les mots que nous utilisons sont ombrés par cette idéologie de la violence.

Lorsque la loi cautionne ou engendre l’injustice, quand elle bafoue l’intérêt collectif, la désobéissance civile n’est-elle pas alors légitime ?

Jean-Marie Muller :
José Bové a écrit un livre intéressant sur la désobéissance civique. Mieux vaut parler de désobéissance civile. La civilité est plus importante que la citoyenneté. Quand je parle de désobéissance civique, je renvoie simplement à l’idée de citoyen. La désobéissance civile renvoie à l’idée de civilité, de civilisation, de l’homme civilisé. La civilité est la vertu du citoyen. La désobéissance doit être civile. Gandhi disait que la désobéissance est civile en ce sens qu’elle n’est pas criminelle. La violence est toujours une désobéissance aux lois car la loi est fondée sur l’interdit de la violence. Le violent désobéit à la loi de manière “criminelle”. Il n’y a, en même temps, pas de société possible sans loi. Mais la fonction de la loi est de garantir la justice. Tant qu’elle garantit la justice, elle mérite notre obéissance. Il arrive malheureusement qu’elle cautionne l’injustice. Dès lors le citoyen responsable doit désobéir. La civilité du citoyen n’est pas l’obéissance aveugle, ni la discipline, mais la responsabilité. Le citoyen doit juger la moralité de la loi à laquelle il est sommé d’obéir. Pendant l’Occupation, les rafles des Juifs ont été organisées non par des soldats allemands mais par des policiers et gendarmes français qui ont obéi aux lois antisémites de Vichy. Si les fonctionnaires de Vichy avaient désobéi aux lois immorales de l’Etat, l’Occupation n’aurait pas pris la même tournure. Maurice Papon a été condamné parce qu’il avait obéi aux lois de Vichy concernant les Juifs. Il lui a donc été reproché de n’avoir pas désobéi. Il est temps de tirer les leçons de la jurisprudence du procès Papon, ce que l’on n’a toujours pas fait. C’est-à-dire que non seulement le fonctionnaire doit juger de la légalité ou de l’illégalité de la loi mais aussi de la légitimité et de l’illégitimité de la loi. Cela devrait être dans la déontologie du fonctionnaire de refuser d’obéir à une loi qui viole les droits de l’homme.

Les méthodes de l’action non-violente ont-elles une efficacité politique ? Peuvent-elles apporter une contribution décisive à la résolution des conflits ?

Jean-Marie Muller :
Revenons à Gandhi car il y a bien un avant et un après Gandhi tant dans la réflexion politique que dans la stratégie politique. Il faut toujours distinguer la non-violence en tant que philosophie qui est un choix existentiel qui donne un sens à l’existence - parce que la violence est le non-sens et l’absurdité - et la non-violence en tant que stratégie de l’action politique. Gandhi a toujours bien distingué ce qu’il appelle son crédo qu’il n’impose à personne. Et la stratégie de l’action politique qu’il a proposée aux Indiens.

L’analyse de Gandhi était la suivante : si quelques dizaines de milliers de Britanniques peuvent imposer leur domination à quelques centaines de millions d’indiens ce n’est pas grâce à la capacité de violence des Britanniques mais plutôt à la résignation, à la complicité, et à l’esprit de collaboration des Indiens. Son analyse montre que les opprimés deviennent co-responsables de l’oppression qu’ils subissent dans la mesure où ils s’en accommodent et obéissent aux lois qui justifient cette oppression. Partant de cette analyse, il a proposé une stratégie de non-coopération aux Indiens. Il a proposé de ne pas obéir aux lois, et de ne pas participer aux institutions et de récuser l’idéologie colonialiste. Il a organisé des campagnes de désobéissance civile dont la plus marquante fut la marche du sel qui avait pour objectif l’indépendance.

Le vice-roi prit ombrage de la popularité croissante de Gandhi. Il jeta Gandhi en prison mais aussi toutes celles et tous ceux qui l’imitaient et qui exigeaient d’aller aussi en prison. Les prisons ont alors atteint un seuil de saturation au-delà duquel un gouvernement ne peut plus gouverner. Gandhi disait souvent : “On ne peut pas mettre tout un peuple en prison”. Il a libéré Gandhi et accepté de le rencontrer et de négocier avec lui. Lui le chef des rebelles, à moitié nu, est allé rencontrer d’égal à égal le vice-roi pour négocier. Dès lors l’indépendance de l’Inde était inscrite dans l’Histoire.

Y a-t-il d’autres exemples récents dans l’Histoire qui ont permis à la non-violence de triompher ?

Jean-Marie Muller :
On fêtera en novembre 2009 le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin. J’ai pu ainsi en 1987 rencontrer les leaders de la résistance polonaise dont Adam Michnik. Ce dernier m’expliqua qu’ils avaient opté pour la non-violence car ils n’avaient pas les moyens de la violence. Ils étaient persuadés qu’ils ne pourraient, par la violence, que provoquer un surcroît de répression de l’Etat policier qui briserait immédiatement la résistance.
C’est la non-violence qui est réaliste. Jamais la violence n’a pu apporter une véritable solution aux conflits.

Jean-Marie Muller : Michnik choisit aussi la non-violence, me dit-il, car les Polonais de Solidarnosk veulent construire une société démocratique. Il y a une incompatibilité d’humeur radicale entre la violence et la démocratie. Pour mettre en œuvre une société démocratique, il nous faut mettre en œuvre des moyens démocratiques, c’est à non-violents. Il m’expliqua aussi que toute la stratégie politique du mouvement de libération polonais reposait sur un refus de l’affrontement frontal et violent avec le pouvoir. De même le mur de Berlin n’est pas tombé de lui-même, il n’a pas été détruit par les armes de destruction massive de l’Occident, il s’est effondré sous la pression de la résistance des femmes et des hommes des sociétés civiles de l’Est.
A lire

Dictionnaire de la non-violence par Jean-Marie Muller, édition du Relié, Poche 2005.

Gandhi. Sa véritable histoire par son petit-fils, par Rajmohan Gandhi, éditions Buchet-Chastel, octobre 2008.

La voie de la non-violence par Gandhi. Une sélection de textes du Mahatma, Folio 2004.

La relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto. Tome 1 Les arts et les sciences. Par Daniel Vigne, éditions du Cerf, décembre 2008.

Le choix du feu. Aux origines de la crise climatique, par Alain Gras, Fayard 2007.

Pour aller plus loin : www.non-violence.fr
Propos recueillis par Eric Tariant



Thèmes
Luttes et actions