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Sortir du nucléaire n°27

Juillet 2005

Témoignage

La face cachée du Centre Européen pour la Recherche Nucléaire

Juillet 2005




Pierre Allemann fut, durant 15 ans, un travailleur loyal et appliqué, au Centre Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN), situé près de Genève sur la frontière franco-suisse. Il y a laissé sa santé et ses illusions.



Je garderais bien pour moi cette amertume, mais la santé et le bonheur de trop de gens sont en jeu. Il faut donc que l’on sache ce que j’ai mis trop longtemps à comprendre. Ce qui me vaut d’être invalide depuis l’âge de 48 ans, avec un cancer, plus qu’un

poumon et deux enfants à élever. Sans parler des gens du Pays de Gex (Ain), qui me considèrent comme un pestiféré et qui changent de trottoir en me voyant. Ou alors qui menacent de me casser la gueule si je ne la ferme pas, parce que tomber malade à cause du CERN, ça ne se dit pas.

Licenciement abrupt dès la découverte de ma maladie

Malgré mon licenciement abrupt dès la découverte de ma maladie, malgré tout ce que j’ai enduré depuis dix ans que je l’ai quitté, j’ai aimé mon travail et vécu quelques belles années. Rendez-vous compte : simple garçon de café devenu “agent de radioprotection”, sans avoir effectué le moindre stage de formation. J’ai réceptionné des centaines de tonnes de déchets radioactifs, je les triais, selon leur niveau de radioactivité, je les sciais, les découpais au chalumeau et les stockais. Tout ça sans aucun équipement particulier.

Merci à mes supérieurs, M. Tuyn, physicien, et M. Lambert, technicien en radioprotection, en qui j’avais toute confiance. Ils me fichaient une paix royale : en quelques minutes, chaque matin, le travail de la journée était défini. Puis ils disparaissaient. Eux aussi me faisaient entière confiance puisqu’ils me confièrent bientôt un aide dont j’étais responsable, M. Lagarde.

Je ne m’inquiétais pas pour ma santé, puisqu’on m’avait expliqué que les poils du nez filtraient les particules radioactives qu’on éliminait en se mouchant et en

crachant.

Le travail, ça donne soif. Heureusement, près de mon atelier il y avait un robinet où, durant quinze ans, j’ai bu sans le savoir l’eau polluée des tours de refroidissement. “De l’eau potable pour une seule personne ? Ça coûte trop cher !”

Dans les années 83-84, le groupe Radioprotection n’avait plus d’argent. J’ai préparé 40 tonnes d’aluminium de récupération qui ont été vendues à la Suisse. Comme elles atteignaient 10 microsieverts par heure, M. Lambert à dû débrancher le portique de détection de radioactivité pour que le camion puisse se rendre en Suisse. Ni vu, ni connu.

Des centaines de tonnes de déchets (béton, fer et autres) radioactifs à forte dose (20 à 30 mSv/H et plus) ont été mis en terre sous mes yeux, sur le site du CERN. Mais le chef m’avait bien recommandé : “Chut, Pierrot. PAS UN MOT ! “

Chut, surtout pas un mot !

Le Rhône a lui aussi reçu sa dose de radioactivité, notamment dans les années 85-86. Durant plus d’un mois, des milliers de plaques d’uranium appauvri utilisées lors d’expériences par M. Rubbia ont été dégraissées à la machine à laver la vaisselle. L’eau était récupérée dans des citernes. Et comme il fallait bien vider les citernes pour pouvoir continuer à les remplir, les ordres disaient que les jours de pluie, je devais ouvrir les robinets pour que l’eau contaminée puisse s’écouler et se mélanger à l’eau de pluie par les égouts. Les résidus du fond des citernes ont été nettoyés au jet…

Je pourrais remplir un livre avec ce genre d’histoires.

Mais ce qui devait arriver arriva : avec les radiations, l’inhalation de gaz radioactifs et d’aérosols, j’ai été “constamment exposé” à de multiples contaminations radioactives et chimiques, ainsi qu’à l’amiante, selon le médecin du Travail des entreprises extérieures au CERN. J’ai oublié de dire que, pour ce genre de travaux, le CERN fait appel à des entreprises extérieures qui fournissent des intérimaires. La chair à neutron, comme on nous appelle ici. Mon employeur, durant ces quinze ans, c’était METAREG, qui a aujourd’hui disparu. Les procès ont tourné court. Se retourner contre le CERN ? “Un trop gros morceau”, m’a dit le Juge Lambert. Il sait, lui :

Le CERN est une installation nucléaire de base. Ça veut dire que tout ce qui s’y passe de dangereux et qui pourrait effrayer le bon peuple est secret, ou secret défense.

Voilà pourquoi le CERN préfère vous parler boson, web et particules, plutôt que radioactivité, radiations, cancers.

Et ce qu’il y a de terrible, avec la radioactivité, c’est qu’elle ne se voit pas, ne se sent pas, et que la maladie n’apparaîtra que 10, 15 ou 20 ans plus tard. Ce qui est contaminé l’est pour des siècles ou des millénaires. Rien ne peut nous en protéger, et ce n’est pas les pastilles d’iode qui changeront grand chose.

Enfin, j’ai pu quitter cette région pour le Sud-Ouest. Je suis toujours en vie, que vouloir de plus ? Beaucoup de mes copains sont morts pour le CERN, du cancer ! Jacques Gambet, Claude Passerieux, René Urssela, Jacquemot, Dufour, Merveille… D’autres sont malades. Certaines familles se battent, d’autres se taisent, résignées.

Les festivités du CERN avaient un arrière-goût de deuil dans beaucoup de familles du pays de Gex, à cause de la face cachée du CERN. Le restera-t-elle encore longtemps ?

Vous, au moins, vous avez appris quelque chose. Moi, j’ai fait mon devoir.

Pierre Allemann
Renseignements et soutiens

Pierre Allemann

Impasse des Mimosas

34450 VIAS

Tél. 04 67 26 15 48

Je garderais bien pour moi cette amertume, mais la santé et le bonheur de trop de gens sont en jeu. Il faut donc que l’on sache ce que j’ai mis trop longtemps à comprendre. Ce qui me vaut d’être invalide depuis l’âge de 48 ans, avec un cancer, plus qu’un

poumon et deux enfants à élever. Sans parler des gens du Pays de Gex (Ain), qui me considèrent comme un pestiféré et qui changent de trottoir en me voyant. Ou alors qui menacent de me casser la gueule si je ne la ferme pas, parce que tomber malade à cause du CERN, ça ne se dit pas.

Licenciement abrupt dès la découverte de ma maladie

Malgré mon licenciement abrupt dès la découverte de ma maladie, malgré tout ce que j’ai enduré depuis dix ans que je l’ai quitté, j’ai aimé mon travail et vécu quelques belles années. Rendez-vous compte : simple garçon de café devenu “agent de radioprotection”, sans avoir effectué le moindre stage de formation. J’ai réceptionné des centaines de tonnes de déchets radioactifs, je les triais, selon leur niveau de radioactivité, je les sciais, les découpais au chalumeau et les stockais. Tout ça sans aucun équipement particulier.

Merci à mes supérieurs, M. Tuyn, physicien, et M. Lambert, technicien en radioprotection, en qui j’avais toute confiance. Ils me fichaient une paix royale : en quelques minutes, chaque matin, le travail de la journée était défini. Puis ils disparaissaient. Eux aussi me faisaient entière confiance puisqu’ils me confièrent bientôt un aide dont j’étais responsable, M. Lagarde.

Je ne m’inquiétais pas pour ma santé, puisqu’on m’avait expliqué que les poils du nez filtraient les particules radioactives qu’on éliminait en se mouchant et en

crachant.

Le travail, ça donne soif. Heureusement, près de mon atelier il y avait un robinet où, durant quinze ans, j’ai bu sans le savoir l’eau polluée des tours de refroidissement. “De l’eau potable pour une seule personne ? Ça coûte trop cher !”

Dans les années 83-84, le groupe Radioprotection n’avait plus d’argent. J’ai préparé 40 tonnes d’aluminium de récupération qui ont été vendues à la Suisse. Comme elles atteignaient 10 microsieverts par heure, M. Lambert à dû débrancher le portique de détection de radioactivité pour que le camion puisse se rendre en Suisse. Ni vu, ni connu.

Des centaines de tonnes de déchets (béton, fer et autres) radioactifs à forte dose (20 à 30 mSv/H et plus) ont été mis en terre sous mes yeux, sur le site du CERN. Mais le chef m’avait bien recommandé : “Chut, Pierrot. PAS UN MOT ! “

Chut, surtout pas un mot !

Le Rhône a lui aussi reçu sa dose de radioactivité, notamment dans les années 85-86. Durant plus d’un mois, des milliers de plaques d’uranium appauvri utilisées lors d’expériences par M. Rubbia ont été dégraissées à la machine à laver la vaisselle. L’eau était récupérée dans des citernes. Et comme il fallait bien vider les citernes pour pouvoir continuer à les remplir, les ordres disaient que les jours de pluie, je devais ouvrir les robinets pour que l’eau contaminée puisse s’écouler et se mélanger à l’eau de pluie par les égouts. Les résidus du fond des citernes ont été nettoyés au jet…

Je pourrais remplir un livre avec ce genre d’histoires.

Mais ce qui devait arriver arriva : avec les radiations, l’inhalation de gaz radioactifs et d’aérosols, j’ai été “constamment exposé” à de multiples contaminations radioactives et chimiques, ainsi qu’à l’amiante, selon le médecin du Travail des entreprises extérieures au CERN. J’ai oublié de dire que, pour ce genre de travaux, le CERN fait appel à des entreprises extérieures qui fournissent des intérimaires. La chair à neutron, comme on nous appelle ici. Mon employeur, durant ces quinze ans, c’était METAREG, qui a aujourd’hui disparu. Les procès ont tourné court. Se retourner contre le CERN ? “Un trop gros morceau”, m’a dit le Juge Lambert. Il sait, lui :

Le CERN est une installation nucléaire de base. Ça veut dire que tout ce qui s’y passe de dangereux et qui pourrait effrayer le bon peuple est secret, ou secret défense.

Voilà pourquoi le CERN préfère vous parler boson, web et particules, plutôt que radioactivité, radiations, cancers.

Et ce qu’il y a de terrible, avec la radioactivité, c’est qu’elle ne se voit pas, ne se sent pas, et que la maladie n’apparaîtra que 10, 15 ou 20 ans plus tard. Ce qui est contaminé l’est pour des siècles ou des millénaires. Rien ne peut nous en protéger, et ce n’est pas les pastilles d’iode qui changeront grand chose.

Enfin, j’ai pu quitter cette région pour le Sud-Ouest. Je suis toujours en vie, que vouloir de plus ? Beaucoup de mes copains sont morts pour le CERN, du cancer ! Jacques Gambet, Claude Passerieux, René Urssela, Jacquemot, Dufour, Merveille… D’autres sont malades. Certaines familles se battent, d’autres se taisent, résignées.

Les festivités du CERN avaient un arrière-goût de deuil dans beaucoup de familles du pays de Gex, à cause de la face cachée du CERN. Le restera-t-elle encore longtemps ?

Vous, au moins, vous avez appris quelque chose. Moi, j’ai fait mon devoir.

Pierre Allemann
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