Réseau Sortir du nucléaire
BoutiqueAgendaFaire un donEN

Sortir du nucléaire n°76

Hiver 2018

International

L’Inde et le Japon du mauvais côté de l’histoire ?

Hiver 2018




En cette fin d’année 2017, le Premier ministre indien se rendra à Tokyo, et les spéculations vont bon train pour savoir si l’accord Inde-Japon sur le nucléaire sera négocié à cette occasion. Voici une analyse sur le rôle que pourraient jouer ces deux pays en matière de nucléaire mondial.



En 2016, le Premier ministre japonais s’était rendu à New Delhi. Les deux pays avaient alors signé un protocole d’accord, le déclarant validation de principe, les détails devant être mis au point lors de l’accord final. Depuis lors, les deux gouvernements ainsi que les médias des deux pays tiennent des discours différents à leurs peuples respectifs, les conditions exactes du contrat restant enveloppées du plus grand secret. Pendant que le Premier ministre japonais affirme au parlement que l’Inde a convenu de ne pas exiger de phase d’essai nucléaire dans le cadre de cet accord bilatéral, on affirme du côté indien que le choix de procéder ou non à des essais est resté ouvert.

JPEG - 54.6 ko
L’Inde et le Japon, du fait de leur passé et de leur position dans la géopolitique mondiale, seraient bien placés pour influer vers un désarmement nucléaire mondial.

Si cet accord est voué à soulever une multitude de problèmes si la technologie est fournie à l’Inde, en termes d’expansion nucléaire peu sûre, coûteuse et antidémocratique dans ce pays, il est important de reconnaître que, du point de vue international, il s’inscrit dans le cadre des évolutions plus larges de cette dernière décennie, évolutions qui ont annulé le bénéfice des accords mondiaux de non-prolifération.

L’ordre nucléaire mondial en crise

L’ordre nucléaire international, qui repose sur le Traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP), est actuellement soumis aux plus vives tensions depuis sa mise en place fin 1968. Les trois piliers centraux de ce traité quasiment universel sont en phase terminale. Premièrement, le TNP déclare que les armes non nucléaires assureront la non-prolifération des armes nucléaires. Aujourd’hui, paradoxalement, plus de 30 pays ont les moyens et le savoir-faire nécessaires pour produire des armes nucléaires, justement à cause du TNP. Deuxièmement, le TNP stipule que les États membres doivent avoir un "droit inaliénable" sur ce qu’il est convenu d’appeler le nucléaire civil. Ce grand marchandage est invoqué par les proliférateurs de tout poil qui souhaitent acquérir des compétences avancées et atteindre un seuil où l’armement n’est ensuite plus qu’une question de décision politique. En dépit du rapport indéniable apparu au cours des cinq dernières décennies entre nucléaire civil et militaire, le TNP n’a pas été capable de rectifier cette contradiction majeure : les États disposant de l’arme nucléaire n’ont pas tenu la promesse de négocier un désarmement global, troisième pilier important de ce traité. Non seulement ils continuent de détenir des armes nucléaires jugées primordiales pour leur sécurité nationale, mais ils investissent lourdement dans la modernisation de leur arsenal nucléaire. La première étape évidente vers le désarmement, à savoir l’interdiction des essais nucléaires, est restée un objectif hors d’atteinte.

Le rôle de l’Inde et du Japon

Seule une refonte de l’ordre mondial peut désormais empêcher sa destruction. En particulier, des pays tels que l’Inde et le Japon, dont la politique extérieure se veut progressiste du fait du passé colonial et des bombardements nucléaires dont ils ont été victimes, pourraient jouer ici un rôle bénéfique. La situation actuelle exige trois séries de mesures. La première est l’adoption d’efforts plus honnêtes, crédibles et constants en vue d’abolir les armes nucléaires. Cela donnerait au régime du TNP la confiance et la force morale nécessaires pour, deuxièmement, convaincre les États membres de revoir la promesse d’un usage du nucléaire à des fins "pacifiques". Troisièmement, l’expérience de la catastrophe de Fukushima aurait dû conduire à des mécanismes internationaux conjoints en vue de mettre en place des normes de sûreté plus contraignantes et transparentes pour le secteur de l’énergie nucléaire et, in fine, l’abandon du nucléaire.

Le Japon et l’Inde pourraient jouer un rôle important dans l’application de ces trois impératifs. En tant que victime à la fois d’un bombardement et d’un accident nucléaires, le Japon serait bien placé pour nous conduire vers un monde libéré du nucléaire en soulignant les liens inextricables entre les deux formes de cette technologie et en introduisant des réformes progressistes du système.

L’expansion nucléaire

Malheureusement, au lieu d’assumer le leadership pour un monde nucléarisé plus responsable, l’accession du Japon à la "Convention sur la réparation complémentaire des dommages nucléaires" a donné au contraire un coup de pouce à l’industrie nucléaire. La Convention laisse les victimes potentielles d’un accident nucléaire sans recours. En effet, en cas d’accident, elle rejette la responsabilité exclusivement sur l’exploitant de la centrale, et non sur les fabricants ou les fournisseurs d’équipements. De plus, elle fixe un plafond ridiculement bas pour le montant total de la responsabilité civile. Cette Convention a été ébauchée avant l’accident de Fukushima, et le Japon a l’obligation morale d’insister pour que les enseignements de l’accident en cours soient pris en compte dans cet engagement. De même, l’Inde fait partie des quelques pays ayant un programme d’expansion nucléaire massif dans le monde de l’après-Fukushima. La moindre des choses serait qu’elle profite de l’attractivité de son marché pour négocier au mieux dans l’intérêt de ses citoyens et induire des modifications constructives dans la Convention. Conjointement, ces deux pays pourraient œuvrer en ce sens, mais leurs gouvernements ont choisi de se ranger du côté des lobbys internationaux plutôt que de la sécurité et des droits de leurs propres citoyens.

L’opportunité post-Fukushima

Un certain nombre de pays ont abandonné l’énergie nucléaire à la suite de Fukushima et choisi d’adopter des technologies renouvelables et durables à une échelle sans précédent. Elles remportent de réels succès dans ce domaine, également aidées en cela par des sources d’énergies alternatives de moins en moins coûteuses et de plus en plus efficaces. Le Japon pourrait conduire le monde dans cette voie après Fukushima. Quant à l’Inde, elle est parvenue à un seuil de développement où elle pourrait faire de vrais choix pour sa très nombreuse population, donnant ainsi l’exemple aux autres pays en voie de développement. Toutefois, là encore, le Japon a opté pour une politique de l’énergie extrêmement conservatrice, qui décourage complètement le secteur des renouvelables en lui imposant le fardeau des pertes économiques de Fukushima. De son côté, l’Inde a choisi de laisser passer l’opportunité post-Fukushima en refusant de revoir les contrats d’achat nucléaires signés avec la France, les États- Unis, la Russie et d’autres pays avant l’accident de Fukushima, essentiellement en échange de la légitimation de son arsenal nucléaire. Dans le monde de l’après-Fukushima, l’Inde non seulement achète des réacteurs nucléaires coûteux et peu sûrs, mais réprime violemment les populations locales et réduit au silence tout désaccord fondé sur ce sujet sous prétexte qu’il serait contraire à l’intérêt national.

Le tango nucléaire

L’Inde et le Japon, du fait de leur passé et de leur position dans la géopolitique mondiale, seraient bien placés pour influer vers un désarmement nucléaire mondial. Pourtant, quoi de plus décevant que de voir le Japon, sous la direction de son Premier ministre Shinzo Abe, se montrer plus que réservé vis-à-vis d’un engagement mondial de désarmement nucléaire, à l’occasion du 70e anniversaire du bombardement d’Hiroshima. Cette attitude est une remise en question complète du pilier de la politique étrangère du Japon depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’Inde investit également lourdement dans une triade nucléaire. Le nouveau gouvernement dirigé par le parti nationaliste hindou, le BJP, a ouvert une boîte de Pandore en appelant à la révision de la dissuasion minimale crédible.

JPEG - 127.8 ko
Protestation en Inde contre le projet de 6 réacteurs EPR à Jaitapur.

En conséquence, nous voici confrontés à une situation où ces deux pays, nonobstant leurs discours pacifiques, Mahatma Gandhi, Bouddha et la non-violence, contribuent activement à entraver la non-prolifération nucléaire à l’échelle mondiale. Une intervention active et engagée de la société civile de ces deux pays, ainsi que de la communauté internationale, est impérative pour s’assurer que l’Inde, le Japon et leur tango nucléaire cessent de poser problème.

Kumar Sundaram Article rédigé en novembre 2017

Article traduit de l’anglais par Gilles Chertier www.aquiceara.com/

En 2016, le Premier ministre japonais s’était rendu à New Delhi. Les deux pays avaient alors signé un protocole d’accord, le déclarant validation de principe, les détails devant être mis au point lors de l’accord final. Depuis lors, les deux gouvernements ainsi que les médias des deux pays tiennent des discours différents à leurs peuples respectifs, les conditions exactes du contrat restant enveloppées du plus grand secret. Pendant que le Premier ministre japonais affirme au parlement que l’Inde a convenu de ne pas exiger de phase d’essai nucléaire dans le cadre de cet accord bilatéral, on affirme du côté indien que le choix de procéder ou non à des essais est resté ouvert.

JPEG - 54.6 ko
L’Inde et le Japon, du fait de leur passé et de leur position dans la géopolitique mondiale, seraient bien placés pour influer vers un désarmement nucléaire mondial.

Si cet accord est voué à soulever une multitude de problèmes si la technologie est fournie à l’Inde, en termes d’expansion nucléaire peu sûre, coûteuse et antidémocratique dans ce pays, il est important de reconnaître que, du point de vue international, il s’inscrit dans le cadre des évolutions plus larges de cette dernière décennie, évolutions qui ont annulé le bénéfice des accords mondiaux de non-prolifération.

L’ordre nucléaire mondial en crise

L’ordre nucléaire international, qui repose sur le Traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP), est actuellement soumis aux plus vives tensions depuis sa mise en place fin 1968. Les trois piliers centraux de ce traité quasiment universel sont en phase terminale. Premièrement, le TNP déclare que les armes non nucléaires assureront la non-prolifération des armes nucléaires. Aujourd’hui, paradoxalement, plus de 30 pays ont les moyens et le savoir-faire nécessaires pour produire des armes nucléaires, justement à cause du TNP. Deuxièmement, le TNP stipule que les États membres doivent avoir un "droit inaliénable" sur ce qu’il est convenu d’appeler le nucléaire civil. Ce grand marchandage est invoqué par les proliférateurs de tout poil qui souhaitent acquérir des compétences avancées et atteindre un seuil où l’armement n’est ensuite plus qu’une question de décision politique. En dépit du rapport indéniable apparu au cours des cinq dernières décennies entre nucléaire civil et militaire, le TNP n’a pas été capable de rectifier cette contradiction majeure : les États disposant de l’arme nucléaire n’ont pas tenu la promesse de négocier un désarmement global, troisième pilier important de ce traité. Non seulement ils continuent de détenir des armes nucléaires jugées primordiales pour leur sécurité nationale, mais ils investissent lourdement dans la modernisation de leur arsenal nucléaire. La première étape évidente vers le désarmement, à savoir l’interdiction des essais nucléaires, est restée un objectif hors d’atteinte.

Le rôle de l’Inde et du Japon

Seule une refonte de l’ordre mondial peut désormais empêcher sa destruction. En particulier, des pays tels que l’Inde et le Japon, dont la politique extérieure se veut progressiste du fait du passé colonial et des bombardements nucléaires dont ils ont été victimes, pourraient jouer ici un rôle bénéfique. La situation actuelle exige trois séries de mesures. La première est l’adoption d’efforts plus honnêtes, crédibles et constants en vue d’abolir les armes nucléaires. Cela donnerait au régime du TNP la confiance et la force morale nécessaires pour, deuxièmement, convaincre les États membres de revoir la promesse d’un usage du nucléaire à des fins "pacifiques". Troisièmement, l’expérience de la catastrophe de Fukushima aurait dû conduire à des mécanismes internationaux conjoints en vue de mettre en place des normes de sûreté plus contraignantes et transparentes pour le secteur de l’énergie nucléaire et, in fine, l’abandon du nucléaire.

Le Japon et l’Inde pourraient jouer un rôle important dans l’application de ces trois impératifs. En tant que victime à la fois d’un bombardement et d’un accident nucléaires, le Japon serait bien placé pour nous conduire vers un monde libéré du nucléaire en soulignant les liens inextricables entre les deux formes de cette technologie et en introduisant des réformes progressistes du système.

L’expansion nucléaire

Malheureusement, au lieu d’assumer le leadership pour un monde nucléarisé plus responsable, l’accession du Japon à la "Convention sur la réparation complémentaire des dommages nucléaires" a donné au contraire un coup de pouce à l’industrie nucléaire. La Convention laisse les victimes potentielles d’un accident nucléaire sans recours. En effet, en cas d’accident, elle rejette la responsabilité exclusivement sur l’exploitant de la centrale, et non sur les fabricants ou les fournisseurs d’équipements. De plus, elle fixe un plafond ridiculement bas pour le montant total de la responsabilité civile. Cette Convention a été ébauchée avant l’accident de Fukushima, et le Japon a l’obligation morale d’insister pour que les enseignements de l’accident en cours soient pris en compte dans cet engagement. De même, l’Inde fait partie des quelques pays ayant un programme d’expansion nucléaire massif dans le monde de l’après-Fukushima. La moindre des choses serait qu’elle profite de l’attractivité de son marché pour négocier au mieux dans l’intérêt de ses citoyens et induire des modifications constructives dans la Convention. Conjointement, ces deux pays pourraient œuvrer en ce sens, mais leurs gouvernements ont choisi de se ranger du côté des lobbys internationaux plutôt que de la sécurité et des droits de leurs propres citoyens.

L’opportunité post-Fukushima

Un certain nombre de pays ont abandonné l’énergie nucléaire à la suite de Fukushima et choisi d’adopter des technologies renouvelables et durables à une échelle sans précédent. Elles remportent de réels succès dans ce domaine, également aidées en cela par des sources d’énergies alternatives de moins en moins coûteuses et de plus en plus efficaces. Le Japon pourrait conduire le monde dans cette voie après Fukushima. Quant à l’Inde, elle est parvenue à un seuil de développement où elle pourrait faire de vrais choix pour sa très nombreuse population, donnant ainsi l’exemple aux autres pays en voie de développement. Toutefois, là encore, le Japon a opté pour une politique de l’énergie extrêmement conservatrice, qui décourage complètement le secteur des renouvelables en lui imposant le fardeau des pertes économiques de Fukushima. De son côté, l’Inde a choisi de laisser passer l’opportunité post-Fukushima en refusant de revoir les contrats d’achat nucléaires signés avec la France, les États- Unis, la Russie et d’autres pays avant l’accident de Fukushima, essentiellement en échange de la légitimation de son arsenal nucléaire. Dans le monde de l’après-Fukushima, l’Inde non seulement achète des réacteurs nucléaires coûteux et peu sûrs, mais réprime violemment les populations locales et réduit au silence tout désaccord fondé sur ce sujet sous prétexte qu’il serait contraire à l’intérêt national.

Le tango nucléaire

L’Inde et le Japon, du fait de leur passé et de leur position dans la géopolitique mondiale, seraient bien placés pour influer vers un désarmement nucléaire mondial. Pourtant, quoi de plus décevant que de voir le Japon, sous la direction de son Premier ministre Shinzo Abe, se montrer plus que réservé vis-à-vis d’un engagement mondial de désarmement nucléaire, à l’occasion du 70e anniversaire du bombardement d’Hiroshima. Cette attitude est une remise en question complète du pilier de la politique étrangère du Japon depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’Inde investit également lourdement dans une triade nucléaire. Le nouveau gouvernement dirigé par le parti nationaliste hindou, le BJP, a ouvert une boîte de Pandore en appelant à la révision de la dissuasion minimale crédible.

JPEG - 127.8 ko
Protestation en Inde contre le projet de 6 réacteurs EPR à Jaitapur.

En conséquence, nous voici confrontés à une situation où ces deux pays, nonobstant leurs discours pacifiques, Mahatma Gandhi, Bouddha et la non-violence, contribuent activement à entraver la non-prolifération nucléaire à l’échelle mondiale. Une intervention active et engagée de la société civile de ces deux pays, ainsi que de la communauté internationale, est impérative pour s’assurer que l’Inde, le Japon et leur tango nucléaire cessent de poser problème.

Kumar Sundaram Article rédigé en novembre 2017

Article traduit de l’anglais par Gilles Chertier www.aquiceara.com/



Thèmes
Nucléaire et démocratie