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Sortir du nucléaire n°30

Mars 2006

Essais nucléaires

Irradié pour la France

Mars 2006




Lulu avait 20 ans quand on l’envoya creuser dans le désert algérien, où la France réalisait ses premiers essais nucléaires. Aujourd’hui, il se bat contre le cancer et le silence de l’armée.



Il prévient, on lui a enlevé l’œil gauche. Saleté de cancer. Derrière le pansement, il n’y a plus rien, mais vraiment rien. Un gros trou noir par lequel on peut voir le fond de la gorge, et même, si on regarde bien, les petits mouvements de la glotte. On le croit sur parole, mais ça ne lui suffit pas. Lucien P. tire d’un petit coup sec sur le sparadrap. La chair en vrac, et le trou noir, abominable... Il continue, détaille, de l’index, la mâchoire mutilée, le nez grignoté, les joues rafistolées avec la peau des fesses. 29 opérations sous anesthésie générale, 6 700 points sur le visage, et cette souffrance exhibée comme un trophée de guerre. Lucien P. est presque mort dans un combat qui, officiellement, n’a jamais fait de victimes. Petit soldat irradié, comme tant d’autres, pour la grandeur et l’indépendance de la France. Pendant quarante ans, personne n’a voulu le croire. Vendredi 21 octobre, Lucien le miraculé ira, enfin, avec quatre anciens des essais de Reggane et de Polynésie, raconter au juge sa version de l’Histoire.

Il avait 20 ans, un corps d’athlète et de bonnes joues d’enfant : prêt à servir la patrie

Début des années 1960, les cercueils revenaient d’Algérie, on priait pour ne pas faire partie du prochain convoi. Lulu se sentait verni. Au départ de Marseille, il remerciait la bonne étoile qui l’avait affecté au 11e régiment du génie saharien. Au chaud, tout au sud de l’Algérie, dans le Hoggar, loin du FLN et des combats. Le jeune maçon ne savait pas trop ce qu’il allait y faire, jusqu’à son arrivée sur un campement planté en plein désert, au pied d’une montagne rose. Les panneaux indiquaient : “In-Ekker. Centre d’expérimentation nucléaire”. Nucléaire, ça lui disait vaguement “quelque chose de dangereux”. Des noms, Hiroshima, Nagasaki, perdus dans le passé, “c’était loin tout ça, complètement irréel”. Les gradés ne s’étendaient guère : une première explosion avait eu lieu au sud de Reggane, le 13 février 1960, depuis la France continuait les essais... Voilà, “il n’y avait aucun danger, tout était sous contrôle”.

La gueule de brute du lieutenant, un ancien d’Indochine, ne l’incitait pas à en demander plus. Sur le site, ils étaient des centaines, ouvriers algériens, maliens, nigériens, jeunes appelés, comme Jean, le menuisier de Toulouse, Dédé, le peintre de Rodez, Noël, le Savoyard, et Roland, qui parlait toujours de ses champs. Le boulot consistait à creuser dans la roche une galerie en colimaçon, à y couler du béton pour poser des rails permettant d’acheminer la bombe au cœur de la montagne. Dix heures de travail, jour et nuit, repos au camp, à fumer des clopes et jouer aux boules avec les copains. Le soir, avant d’aller s’étendre sous la guitoune, Lulu écrivait à sa mère que, dans ce pays-là, il y avait des vipères et des caméléons, qu’il faisait chaud, souvent plus de 50° C, et faim, mais que tout allait bien. Il aurait bien voulu lui raconter les centaines de sacs de sable qu’il charriait depuis quelque temps dans la galerie, des montagnes de sable empilées derrière de larges portes blindées pour amortir le choc le jour J... La bombe devait péter le 1er mai 1962, mais on ne pouvait pas l’écrire. A In-Ekker, c’était la vie secret-défense : Lulu, Jean, Dédé et Noël en étaient si fiers. Quelques heures avant l’explosion, ils posaient en combinaison avec leur masque à gaz. On les voit sur une photo en noir et blanc, des mômes, tout excités par leur nouveau déguisement. Les “beaux uniformes” étaient là, le ministre de la Recherche, Gaston Palewski, celui de la Défense, Pierre Messmer.

La montagne s’est ouverte, a craché des pierres

Le tir Béryl est parti à 11 heures. Une grosse explosion, puis d’autres en cascade, probablement les portes blindées qui lâchaient. La terre tremblait si fort que les 4x4 décollaient. La montagne s’est ouverte, a craché des pierres, de la lave et un immense champignon noir. Lulu se souvient des hurlements, des moteurs affolés. Il a attrapé un camion en marche, agrippé des mains tendues au bord de la route. La fumée vénéneuse dansait au-dessus de leurs têtes, avant de s’éloigner vers le Niger. Les beaux uniformes ont regagné Paris, eux ont atterri au camp de repli, dans un hangar immense. C’était la lutte pour prendre la douche et passer au compteur Geiger. On leur distribuait de nouveaux treillis, du ragoût de pomme de terre et des cigarettes. A l’abri, jusqu’à nouvel ordre.

Le 6 mai, Lulu recevait l’ordre de retourner à In-Ekker, chercher du matériel. Le nuage avait craché des milliards de particules invisibles, la contamination était probablement à son maximum... Le jeune appelé a enfilé ses gants et son masque à gaz - un calvaire dans cette fournaise - pour exécuter sa mission. Quelques jours plus tard, il revenait, avec tout le régiment, s’installer au camp, à 2 kilomètres à peine du point zéro. Les guitounes, les gamelles, les vêtements... tout était recouvert d’une fine couche de sable et de poussière radioactive. Les enfants du 11e régiment ont nettoyé et ont repris la vie d’avant. Les pioches et les marteaux-piqueurs à l’attaque d’une troisième galerie pour un troisième tir... Lulu ne l’a jamais terminée. Il a été libéré en juillet 1962. L’armée aurait bien voulu le garder, comme salarié cette fois, nourri, blanchi, payé seize fois plus qu’avant... Avec ça, il aurait pu s’acheter la DS de ses rêves, mais la France lui manquait.

“Monsieur, il va falloir prévoir vos arrières...”

Dès son retour, il va consulter le médecin. Ses globules blancs sont en chute libre. Un an plus tard apparaissent des boutons sur l’aile du nez, puis les joues, le cou, le thorax, des petites tumeurs qui pullulent sans cesse. “Monsieur, il va falloir prévoir vos arrières...”, s’inquiètent les médecins. Il arrête la maçonnerie, ouvre avec son épouse une épicerie et tente une première demande d’indemnisation devant le tribunal des pensions militaires. Pour lui, c’est clair : “J’ai été contaminé le 6 mai.” Pour l’armée, ses cancers ne sont pas liés au service mais à l’hérédité. Des experts se penchent sur la famille, les frères et sœurs en bonne santé, le père, mort d’une insuffisance rénale, la mère qui à 80 ans grimpe encore dans le cerisier. Nouvel échec. Cette fois on lui dit qu’il rêve : son nom ne figure pas dans la liste du personnel présent à In-Ekker...

Lucien a tous les souvenirs, comme si c’était hier, le silence du désert, les platées de pâtes, la sueur, les cachets de sel et ces dizaines de photos prises malgré l’interdiction des autorités. Puisqu’on ne le croit pas, il va retrouver les copains. Noël habite toujours Saint-Jean-de-Maurienne. Il va bien, comme Dédé, le peintre, mais Fernand, le Périgourdin, a un sarcome, et Jean-Baptiste, rongé, à 53 ans, par un cancer des os, va bientôt mourir. Dans l’annuaire, Lucien retrouve aussi Pierre Louis, qui les conduisait chaque jour creuser la montagne. On l’appelait le Corse. Coup de fil, un soir : “Salut Louis, c’est Lulu, tu te souviens ?” Et comment ! lui aussi est malade, il a une leucémie. Les médecins du ministère de la Défense ont beau dire qu’ils fantasment, quatre copains sur six dans un sale état... Pierre Louis aussi est retourné à In-Ekker, le lendemain de l’explosion, pour récupérer les sacoches des généraux, oubliées dans la panique.

Lucien fait le plein de souvenirs, et d’attestations. Des piles de dossiers, comptes rendus médicaux, courriers de l’armée, photos sur lesquelles il gribouille de sa belle écriture “décor lunaire pour cobaye”, “camp de la mort”. En 1981, il reprend courage, “la gauche me semblait plus généreuse”, écrit, avec l’aide de son généraliste aux politiques, sénateurs, députés, ministres, aux journalistes. Michel Polac l’invite à “Droit de réponse” avant d’annuler : “Désolé, Quilès censure le dossier.” Les cancers rongent, il résiste. Lulu sent qu’un jour le vent tournera. Un soir, aux nouvelles, il apprend la création d’une Association des Vétérans des Essais nucléaires (Aven). Une seconde famille, enfin, avec laquelle partager sa douleur et sa hargne. Maintenant, grâce à elle, il a pour sa défense le meilleur, Me Teissonnière, l’avocat victorieux de l’amiante. Il ne sait pas trop ce qu’il attend du procès, “des sous”, dit sa femme. Lulu soupire, décolle une fois encore son effroyable pansement : “Qu’ils avouent simplement qu’on a enduré tout ça pour la France.”

Les enfants se baignaient dans le lagon...

150 000 civils et militaires ont travaillé sur les sites nucléaires français. Fin des années 1980, la chaîne anglaise Channel Four diffuse un reportage sur la multiplication suspecte de cancers en Polynésie. Alerté par Greenpeace, Bruno Barillot, un ancien prêtre reconverti dans la lutte antinucléaire, part aussitôt dans les îles proches de Moruroa. “L’armée était encore là, se souvient le fondateur du CDRPC (1), les gens avaient peur de parler.” Peu à peu, ils racontent dans leur dialecte l’atmosphère de fête qui régnait pendant les essais. Les militaires les regroupaient dans un vieux hangar, avec bière et cigarettes à volonté, avant d’aller s’enfermer à leur tour dans un véritable blockhaus. Le lendemain, les femmes cueillaient les légumes et les enfants se baignaient dans le lagon...

Rien à signaler, sauf ce sort qui mystérieusement s’acharne sur les atolls : poisson empoisonné, fausses couches, cancers, malformations... Bruno Barillot rentre à Paris effaré. Ses découvertes n’intéressent personne, sauf ceux qui l’appellent pour lui conseiller de “s’occuper d’autre chose”. L’ancien prêtre repart dans les îles, monte avec l’aide d’ONG étrangères des colloques, sans grand succès, en 1999 à l’Assemblée, puis au Sénat. Il répète, comme l’ont révélé les archives retrouvées par “le Nouvel Observateur” (n° 1735), que les autorités connaissaient parfaitement tous les risques encourus.

La presse soudain se passionne, et réveille les vétérans oubliés de Moruroa et du Sahara. Ils se rassemblent en France à l’Aven et en Polynésie au sein de Moruroa et Tatou... 3 000 adhérents, et près de 300 dossiers déjà confiés au cabinet Teissonnière. Des plaintes ont été déposées sur tous les fronts, devant le tribunal des pensions militaires, les Civi (chambres des victimes d’infractions pénales), au TGI de Paris... Contrairement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la France refuse toujours de reconnaître et d’indemniser les victimes des essais nucléaires. Le compte à rebours est lancé.

Sophie des Deserts

Le Nouvel Observateur - 20 octobre 2005 - n°2137
(1) CDRPC (Centre Documentation Recherche sur la Paix et les Conflits) 187, Chemin de Choulans 69005 LYON - Tel. 04 78 36 93 03

Internet : http://www.obsarm.org/

http://www.aven.org/

Il prévient, on lui a enlevé l’œil gauche. Saleté de cancer. Derrière le pansement, il n’y a plus rien, mais vraiment rien. Un gros trou noir par lequel on peut voir le fond de la gorge, et même, si on regarde bien, les petits mouvements de la glotte. On le croit sur parole, mais ça ne lui suffit pas. Lucien P. tire d’un petit coup sec sur le sparadrap. La chair en vrac, et le trou noir, abominable... Il continue, détaille, de l’index, la mâchoire mutilée, le nez grignoté, les joues rafistolées avec la peau des fesses. 29 opérations sous anesthésie générale, 6 700 points sur le visage, et cette souffrance exhibée comme un trophée de guerre. Lucien P. est presque mort dans un combat qui, officiellement, n’a jamais fait de victimes. Petit soldat irradié, comme tant d’autres, pour la grandeur et l’indépendance de la France. Pendant quarante ans, personne n’a voulu le croire. Vendredi 21 octobre, Lucien le miraculé ira, enfin, avec quatre anciens des essais de Reggane et de Polynésie, raconter au juge sa version de l’Histoire.

Il avait 20 ans, un corps d’athlète et de bonnes joues d’enfant : prêt à servir la patrie

Début des années 1960, les cercueils revenaient d’Algérie, on priait pour ne pas faire partie du prochain convoi. Lulu se sentait verni. Au départ de Marseille, il remerciait la bonne étoile qui l’avait affecté au 11e régiment du génie saharien. Au chaud, tout au sud de l’Algérie, dans le Hoggar, loin du FLN et des combats. Le jeune maçon ne savait pas trop ce qu’il allait y faire, jusqu’à son arrivée sur un campement planté en plein désert, au pied d’une montagne rose. Les panneaux indiquaient : “In-Ekker. Centre d’expérimentation nucléaire”. Nucléaire, ça lui disait vaguement “quelque chose de dangereux”. Des noms, Hiroshima, Nagasaki, perdus dans le passé, “c’était loin tout ça, complètement irréel”. Les gradés ne s’étendaient guère : une première explosion avait eu lieu au sud de Reggane, le 13 février 1960, depuis la France continuait les essais... Voilà, “il n’y avait aucun danger, tout était sous contrôle”.

La gueule de brute du lieutenant, un ancien d’Indochine, ne l’incitait pas à en demander plus. Sur le site, ils étaient des centaines, ouvriers algériens, maliens, nigériens, jeunes appelés, comme Jean, le menuisier de Toulouse, Dédé, le peintre de Rodez, Noël, le Savoyard, et Roland, qui parlait toujours de ses champs. Le boulot consistait à creuser dans la roche une galerie en colimaçon, à y couler du béton pour poser des rails permettant d’acheminer la bombe au cœur de la montagne. Dix heures de travail, jour et nuit, repos au camp, à fumer des clopes et jouer aux boules avec les copains. Le soir, avant d’aller s’étendre sous la guitoune, Lulu écrivait à sa mère que, dans ce pays-là, il y avait des vipères et des caméléons, qu’il faisait chaud, souvent plus de 50° C, et faim, mais que tout allait bien. Il aurait bien voulu lui raconter les centaines de sacs de sable qu’il charriait depuis quelque temps dans la galerie, des montagnes de sable empilées derrière de larges portes blindées pour amortir le choc le jour J... La bombe devait péter le 1er mai 1962, mais on ne pouvait pas l’écrire. A In-Ekker, c’était la vie secret-défense : Lulu, Jean, Dédé et Noël en étaient si fiers. Quelques heures avant l’explosion, ils posaient en combinaison avec leur masque à gaz. On les voit sur une photo en noir et blanc, des mômes, tout excités par leur nouveau déguisement. Les “beaux uniformes” étaient là, le ministre de la Recherche, Gaston Palewski, celui de la Défense, Pierre Messmer.

La montagne s’est ouverte, a craché des pierres

Le tir Béryl est parti à 11 heures. Une grosse explosion, puis d’autres en cascade, probablement les portes blindées qui lâchaient. La terre tremblait si fort que les 4x4 décollaient. La montagne s’est ouverte, a craché des pierres, de la lave et un immense champignon noir. Lulu se souvient des hurlements, des moteurs affolés. Il a attrapé un camion en marche, agrippé des mains tendues au bord de la route. La fumée vénéneuse dansait au-dessus de leurs têtes, avant de s’éloigner vers le Niger. Les beaux uniformes ont regagné Paris, eux ont atterri au camp de repli, dans un hangar immense. C’était la lutte pour prendre la douche et passer au compteur Geiger. On leur distribuait de nouveaux treillis, du ragoût de pomme de terre et des cigarettes. A l’abri, jusqu’à nouvel ordre.

Le 6 mai, Lulu recevait l’ordre de retourner à In-Ekker, chercher du matériel. Le nuage avait craché des milliards de particules invisibles, la contamination était probablement à son maximum... Le jeune appelé a enfilé ses gants et son masque à gaz - un calvaire dans cette fournaise - pour exécuter sa mission. Quelques jours plus tard, il revenait, avec tout le régiment, s’installer au camp, à 2 kilomètres à peine du point zéro. Les guitounes, les gamelles, les vêtements... tout était recouvert d’une fine couche de sable et de poussière radioactive. Les enfants du 11e régiment ont nettoyé et ont repris la vie d’avant. Les pioches et les marteaux-piqueurs à l’attaque d’une troisième galerie pour un troisième tir... Lulu ne l’a jamais terminée. Il a été libéré en juillet 1962. L’armée aurait bien voulu le garder, comme salarié cette fois, nourri, blanchi, payé seize fois plus qu’avant... Avec ça, il aurait pu s’acheter la DS de ses rêves, mais la France lui manquait.

“Monsieur, il va falloir prévoir vos arrières...”

Dès son retour, il va consulter le médecin. Ses globules blancs sont en chute libre. Un an plus tard apparaissent des boutons sur l’aile du nez, puis les joues, le cou, le thorax, des petites tumeurs qui pullulent sans cesse. “Monsieur, il va falloir prévoir vos arrières...”, s’inquiètent les médecins. Il arrête la maçonnerie, ouvre avec son épouse une épicerie et tente une première demande d’indemnisation devant le tribunal des pensions militaires. Pour lui, c’est clair : “J’ai été contaminé le 6 mai.” Pour l’armée, ses cancers ne sont pas liés au service mais à l’hérédité. Des experts se penchent sur la famille, les frères et sœurs en bonne santé, le père, mort d’une insuffisance rénale, la mère qui à 80 ans grimpe encore dans le cerisier. Nouvel échec. Cette fois on lui dit qu’il rêve : son nom ne figure pas dans la liste du personnel présent à In-Ekker...

Lucien a tous les souvenirs, comme si c’était hier, le silence du désert, les platées de pâtes, la sueur, les cachets de sel et ces dizaines de photos prises malgré l’interdiction des autorités. Puisqu’on ne le croit pas, il va retrouver les copains. Noël habite toujours Saint-Jean-de-Maurienne. Il va bien, comme Dédé, le peintre, mais Fernand, le Périgourdin, a un sarcome, et Jean-Baptiste, rongé, à 53 ans, par un cancer des os, va bientôt mourir. Dans l’annuaire, Lucien retrouve aussi Pierre Louis, qui les conduisait chaque jour creuser la montagne. On l’appelait le Corse. Coup de fil, un soir : “Salut Louis, c’est Lulu, tu te souviens ?” Et comment ! lui aussi est malade, il a une leucémie. Les médecins du ministère de la Défense ont beau dire qu’ils fantasment, quatre copains sur six dans un sale état... Pierre Louis aussi est retourné à In-Ekker, le lendemain de l’explosion, pour récupérer les sacoches des généraux, oubliées dans la panique.

Lucien fait le plein de souvenirs, et d’attestations. Des piles de dossiers, comptes rendus médicaux, courriers de l’armée, photos sur lesquelles il gribouille de sa belle écriture “décor lunaire pour cobaye”, “camp de la mort”. En 1981, il reprend courage, “la gauche me semblait plus généreuse”, écrit, avec l’aide de son généraliste aux politiques, sénateurs, députés, ministres, aux journalistes. Michel Polac l’invite à “Droit de réponse” avant d’annuler : “Désolé, Quilès censure le dossier.” Les cancers rongent, il résiste. Lulu sent qu’un jour le vent tournera. Un soir, aux nouvelles, il apprend la création d’une Association des Vétérans des Essais nucléaires (Aven). Une seconde famille, enfin, avec laquelle partager sa douleur et sa hargne. Maintenant, grâce à elle, il a pour sa défense le meilleur, Me Teissonnière, l’avocat victorieux de l’amiante. Il ne sait pas trop ce qu’il attend du procès, “des sous”, dit sa femme. Lulu soupire, décolle une fois encore son effroyable pansement : “Qu’ils avouent simplement qu’on a enduré tout ça pour la France.”

Les enfants se baignaient dans le lagon...

150 000 civils et militaires ont travaillé sur les sites nucléaires français. Fin des années 1980, la chaîne anglaise Channel Four diffuse un reportage sur la multiplication suspecte de cancers en Polynésie. Alerté par Greenpeace, Bruno Barillot, un ancien prêtre reconverti dans la lutte antinucléaire, part aussitôt dans les îles proches de Moruroa. “L’armée était encore là, se souvient le fondateur du CDRPC (1), les gens avaient peur de parler.” Peu à peu, ils racontent dans leur dialecte l’atmosphère de fête qui régnait pendant les essais. Les militaires les regroupaient dans un vieux hangar, avec bière et cigarettes à volonté, avant d’aller s’enfermer à leur tour dans un véritable blockhaus. Le lendemain, les femmes cueillaient les légumes et les enfants se baignaient dans le lagon...

Rien à signaler, sauf ce sort qui mystérieusement s’acharne sur les atolls : poisson empoisonné, fausses couches, cancers, malformations... Bruno Barillot rentre à Paris effaré. Ses découvertes n’intéressent personne, sauf ceux qui l’appellent pour lui conseiller de “s’occuper d’autre chose”. L’ancien prêtre repart dans les îles, monte avec l’aide d’ONG étrangères des colloques, sans grand succès, en 1999 à l’Assemblée, puis au Sénat. Il répète, comme l’ont révélé les archives retrouvées par “le Nouvel Observateur” (n° 1735), que les autorités connaissaient parfaitement tous les risques encourus.

La presse soudain se passionne, et réveille les vétérans oubliés de Moruroa et du Sahara. Ils se rassemblent en France à l’Aven et en Polynésie au sein de Moruroa et Tatou... 3 000 adhérents, et près de 300 dossiers déjà confiés au cabinet Teissonnière. Des plaintes ont été déposées sur tous les fronts, devant le tribunal des pensions militaires, les Civi (chambres des victimes d’infractions pénales), au TGI de Paris... Contrairement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la France refuse toujours de reconnaître et d’indemniser les victimes des essais nucléaires. Le compte à rebours est lancé.

Sophie des Deserts

Le Nouvel Observateur - 20 octobre 2005 - n°2137
(1) CDRPC (Centre Documentation Recherche sur la Paix et les Conflits) 187, Chemin de Choulans 69005 LYON - Tel. 04 78 36 93 03

Internet : http://www.obsarm.org/

http://www.aven.org/



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