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Revue de presse

Novembre 2013 / Actu Photo

Entretien avec le photographe japonais Kazuma Obara, qui explique son reportage troublant « Fukushima : Life with Horses in Evacuation zone »



Source : Actu Photo

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Entretien avec le photographe japonais Kazuma Obara, qui explique son reportage troublant « Fukushima : Life with Horses in Evacuation zone »

Le mercredi 27 novembre 2013 06:34:56


Kazuma Obara a été la première personne à montrer au monde ce qu'il était arrivé lors de l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi qui a eu lieu en mars 2011.

Il a eu connaissance d'une famille qui vit toujours dans une ferme à 40 km seulement de Fukushima, mais qui a refusé de partir, refusé de tout quitter. Un fermier qui a préféré rester avec ses chevaux plutôt que de fuir dans une zone décontaminée.

Ainsi, le photographe est allé à sa rencontre, a passé du temps dans cette ferme pour, au-delà de témoigner, comprendre : « Je voulais montrer la véritable situation en utilisant les images. »
La situation est toujours catastrophique au Japon, alors que les japonais sombrent peu à peu dans l'oubli face au reste du monde.

Rencontre avec Kazuma Obara, qui s'explique.

 

© Kazuma Obara

 

© Kazuma Obara

 Pouvez-vous expliquer votre série Fukushima : Life with Horses in Evacuation zone ?

C'est l'histoire d'un fermier Mr.Hosokawa qui vit toujours dans une zone évacuée, et de sa fille Miwa, qui a été évacuée dans une autre ville.

Après les accidents nucléaires, près de 160 000 personnes ont été évacués des zones hautement contaminées. Le village Iitate où le fermier vit est l'un des endroits les plus contaminés de Fukushima. Ce village avec ses 6 500 résidents était une municipalité situé à 40 km de la centrale nucléaire de Fukushima. Après la catastrophe nucléaire, il a été désigné comme une zone à évacuer, et personne n'avait la permission d'y vivre en raison de la haute contamination.

La ferme d'Hosokawa est l'une des plus grandes fermes du village Iitate depuis plus de 100 ans. Tokue Hosokawa est la troisième génération de cette ferme. Lui et sa fille Miwa de 27 ans fournissaient dans le Japon entier des chevaux pour les publicités télévisées, les séries, le cinéma et des festivals.

Un mois après l'accident, la préfecture de Fukushima a décidé de supprimer les animaux domestiques qui vivaient dans la zone d'évacuation. Les animaux sont restés sur place, ils n'ont pas été alimentés. Certains sont devenus sauvages et d'autres sont morts de faim. La raison de supprimer ces chevaux était « la gestion de l'hygiène ».

Cependant, Hosokawa a continué de nourrir ses chevaux. Et il les a alimentés afin de ne pas laisser la préfecture tuer ses chevaux. Bien qu'il essaya de les nourrir, près de 80 chevaux moururent de faim et d'euthanasie. Il y avait plus de 100 chevaux dans cette ferme. Lui et sa fille ont également aidé 752 chevaux à se déplacer d'une zone d'évacuation à un endroit plus sûr utilisant 2 camions juste après l'accident. D'après les informations de Kyodo, plus de 1300 chevaux ont été supprimé jusqu'en décembre 2012.

Hosokawa m'a dit « Je pourrai vivre ici grâce à mes chevaux, donc je ne peux pas partir sans eux. J'ai vécu avec des chevaux depuis que je suis enfant. Donc les chevaux sont ma famille. Je peux accepter la sélection, si ces chevaux ont des maladies infectieuses. Mais ils vont bien. C'est totalement inacceptable. Un jour, j'aidais une vache qui était enceinte. Après l'évacuation le veau est né. Malheureusement, sa mère est morte de faim. Mais ce veau est toujours vivant dans une autre préfecture. J'étais très heureux d'aider son bébé »

Jusqu'en janvier 2012, près de 30 chevaux sont restés à Hosokawa car ils ne pouvaient trouver de place pour eux dans des refuges. Il a continué à les alimenter. Et au début de 2013, 16 chevaux incluant des poulains moururent en 6 mois à la ferme d'Hosokawa. Les experts ont effectué une autopsie sur les corps morts, mais n'ont pas trouvé les raisons de leur mort soudaine. Le centre de santé de Fukushima prit leur sang pour le faire analyser, et le résultat montra que les causes n'étaient pas une maladie infectieuse ou des parasites.

 

© Kazuma Obara

 
© Kazuma Obara

Les symptômes étaient vraiment similaires. Une fois qu'ils ne pouvaient plus marcher, ils mourraient en quelques semaines.

En mai dernier, il essaya de révéler la cause de leur mort soudaine, et il décida d'euthanasier un cheval dont les symptômes étaient similaires à la mort des autres chevaux. Les analyses du muscle fémoral ont détecté du cesium d'après les examens du vétérinaire Dr Hiroyuki Ichikawa.
Ils étudient cette donnée pour essayer de trouver l'effet sur leur mort soudaine.

Mr Hosokawa a dit « il n'y a pas de futur dans ce village. Seule ma maison est allumée le soir. Les journaux et le courrier ne sont pas portés jusqu'à ma boîte aux lettres. Pas de restaurants et pas de magasins... Personne ne vient chez moi. Seulement des chiens abandonnés et des renards errants. Le Japon devient un pays pathétique. Après les accidents, ma famille s'est effondrée. Ma fille a essayé de se suicider... Je suis soulagé qu'elle ai survécu.
Quand j'ai vu les poulains, j'ai considéré une lueur d'espoir. Mais quand ces poulains sont morts... Il n'y a pas d'avenir.

Personne ne veut vivre sans avenir. Ceci est le Japon. Pensez-vous que ce soit vraiment bien cette situation au Japon ? »

Ce dont ils sont le plus fiers, est de fournir des chevaux pour des projets culturels appelé « SOMA NOMAOI (Soma wild horse chase) ». Il aurait fourni près de 60 chevaux avant l'accident. Mais cette année, il a fourni près de 20 chevaux. Ceux-ci viennent de l'autre ferme. La plupart de ces chevaux ont été formés par Hosokawa. Il ne pouvait procurer de chevaux de sa propre ferme à Iitate cette année.

« Soma Nomaoi (Soma wild horse chase) » qui a été désigné comme intangible dans la culture populaire, a été tenu du 27 au 29 juillet à Minami Soma, situé à 40km de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Il y a toujours une zone d'évacuation dans cette partie de la ville. Plus de 400 chevaux avec des gens portant des costumes de samouraï ont paradé dans la rue et ont fait des courses de chevaux. C’était à l'origine pour l'entraînement des samouraï, et a été le cas pendant près de 1000 ans. Après l'accident nucléaire, Namoai a été reporté dans les médias comme un symbole de rétablissement du désastre. Cette année plus de 160 000 personnes sont venues à ce festival pour voir l'évènement culturel et pour soutenir Fukushima. Mais un rétablissement de Fukushima a beaucoup de contradictions. L'usine nucléaire n'est plus sous contrôle et les gens vivent dans des zones contaminés qui essaient toujours d'être décontaminées. Le problème est toujours là.

 


© Kazuma Obara


© Kazuma Obara

 
Le mot « restauration de Fukushima » est très employé au Japon, mais les problèmes ne sont pas résolus et parler des radiations est une forme de tabou.

Etait-ce la première fois que vous traitiez d'un sujet dans une zone contaminée ?

Mon premier travail dans une zone contaminée a été de documenter l'intérieur de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Je suis entré dans la centrale en tant que travailleur, et j'ai pris des photos au début d'août 2011. Ce fut le premier documentaire d'un photojournaliste dans le monde. Le gouvernement japonais et la société Tokyo Electric power ne m'ont pas permis d'entrer à l'intérieur de l'usine jusqu'en novembre 2011. La presse ne pouvait pas accéder aux informations directement de l'intérieur de l'usine.

Comment avez-vous eu connaissance de ce sujet et comment êtes-vous entré en contact avec la famille ?

Au début d'avril 2013, j'ai lu une publication sur facebook à propos de la ferme Hosokawa. Ce post avait été écrit par une personne qui avait des amis à Hosokawa. A ce moment-là, j'ai appris l'incident de morts subites de chevaux. Puis je suis entré en contact avec Hosokawa et j'ai visité la ferme à la fin du mois d'avril. Ce fut mon premier contact.

 


© Kazuma Obara


© Kazuma Obara

Comment avez-vous organisé votre reportage ? Combien de temps êtes-vous resté avec eux ?

Je me suis rendu dans cette ferme le plus possible. Cependant, je vis à Osaka (à peu près à 800 km de Fukushima), il était donc très difficile de me rendre à la ferme de nombreuses fois. Donc j'y suis allé à peu près 7 jours par mois d'avril à juillet. Lorsque je m'y suis rendu, il m'a laissé rester dans sa maison et partager son quotidien.

Qu'est-ce qui a été le plus difficile à réaliser ?

Je m'inquiète toujours beaucoup de l'effet après la publication de cette histoire. Personne ne peut distinguer les raisons de la mort soudaine de ces chevaux, causée par la radiation ou non. Bien sûr, mon photoreportage est l'histoire humaine de la famille Hosokawa. Je n'étais pas focalisé seulement sur ces morts subites. C'était une partie de mon histoire. Cependant, il est facile à imaginer que certaines personnes se focalisent uniquement sur les morts et les effets de la radiation. Cette situation est indésirable.
Car jusqu'à maintenant, plus de 300 000 personnes vivent à Fukushima qui est seulement à 40 km de la ferme Hosokawa. Certains d'entre eux ont des difficultés à évacuer des zones contaminées. Et certains parents sont vraiment inquiets à propos de l'effet des radiations sur leurs enfants. Mon histoire pourrait blesser certaines personnes qui vivent dans ces zones contaminées.

Y-a-t-il toujours un risque de contamination ?

Je pense. Particulièrement dans les hautes zones contaminées comme le village Iitate et d'autres endroits à risque, où le taux de radiation est toujours élevé. Dans certaines zones, les chiffres de la radiation sont très différents à chaque mètre. Il y a beaucoup de risques. Mais beaucoup de gens continuent à vivre dans des zones contaminées.

Quel est le messages que vous voulez faire passer ?

Dans les endroits éloignés de la zone contaminée, les gens ont tendance à ne plus faire attention à l'accident nucléaire, même au Japon. L'accident continue toujours. Je voudrai que le plus de gens possibles voient et fassent des efforts pour améliorer cette situation pour ceux qui luttent pour vivre dans des zones contaminées.

Quels sont les espoirs des japonais vivant dans ces zones ?

Je ne peux rien dire de l'espoir. Je pense que beaucoup de personnes cherchent l'espoir dans la zone contaminée.

Avez-vous des projets à venir ?

Après être entré à Fukushima Daiichi, j'ai commencé à prendre des portraits des travailleurs qui travaillaient dans l'usine. Je continue toujours à en prendre. Et récemment, j'ai pris des portraits de travailleurs et de leur famille. J'aimerai publier ces portraits sous la forme d'un livre photographique.

 

Propos recueillis par Claire Mayer



 

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