Réseau Sortir du nucléaire
BoutiqueAgendaFaire un donEN

Sortir du nucléaire n°36

Sept-oct 2007

Interview

Avoir le nucléaire civil, c’est avoir la bombe

Sept-oct 2007




Monique Sené, cofondatrice du GSIEN (Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire) est physicienne, spécialiste du nucléaire, chercheuse au CNRS. Elle dénonce les politiques de développement nucléaire et les mensonges qui couvrent les risques accrus de prolifération de la bombe.



Charlie Hebdo : Début septembre 2007, la Corée du Nord acceptait officiellement de démanteler l’intégralité de ses programmes nucléaires. Est-ce une bonne nouvelle ?

Monique Sené : En tout cas c’est un pas dans la bonne direction. La Corée du Nord commençait à vraiment manquer de nourriture, et les pressions exercées par la Chine ont fait leur effet. Maintenant, reste à savoir : quel programme la Corée du Nord va-t-elle démanteler exactement ? Quand est-ce qu’elle va le faire ? Quelle liberté d’inspection aura l’AIEA ? Il faut se méfier des effets d’annonce, et personne ne peut pour l’instant prédire si ce démantèlement sera effectif ou non. Il y a toujours eu des allers-retours sur le sujet, et on ne peut jamais se dire “ça y est, c’est enfin terminé”... Mais disons qu’au moins on va dans le sens du traité de non-prolifération, contrairement à d’autres pays qui ne font aucun effort pour le respecter…

Charlie Hebdo : Au même moment, l’Iran annonce avoir franchi une étape décisive dans son programme nucléaire : 3000 centrifugeuses d’enrichissement en fonctionnement. Est-ce un signe clair que l’Iran ne compte pas se cantonner à la production de nucléaire civil ?

Monique Sené : Trois mille centrifugeuses, c’est un seuil symbolique : ça correspond au nombre de centrifugeuses nécessaires pour fabriquer de l’uranium enrichi rapidement. C’est-à-dire que, si l’Iran le souhaite, il peut désormais acquérir la bombe nucléaire dans un délai de un ou deux ans... A partir du moment où vous avez les ingrédients, il n’y a plus d’obstacles sérieux à la confection de la bombe, il faut aussi dominer la technologie, mais il y a probablement suffisamment de personnes prêtes à aider l’Iran pour que ce ne soit pas un problème... Ce ne sera pas forcément la bombe nec plus ultra miniaturisée, mais une bombe au moins aussi puissante que celles d’Hiroshima ou de Nagasaki, qui ont fait plusieurs centaines de milliers de morts.

Charlie Hebdo : Sarkozy déclare que “l’Iran doté de l’arme nucléaire est inacceptable” et dans le même temps, il vend du nucléaire civil à la Libye de Kadhafi.
Quelle lecture faites-vous de cette politique ?

Monique Sené : On menace l’Iran d’une main, alors qu’on vend du nucléaire à Kadhafi de l’autre ! L’Iran est le grand Satan et Kadhafi serait un ange ? Mais, il n’y a pas plus tard que quatre ou cinq ans, on disait encore de Kadhafi que c’était un monstre ! IIl a pratiqué le terrorisme, les tortures, et d’un seul coup il se serait racheté une conduite ? C’est une politique du “deux poids, deux mesures” qui n’a aucun sens. Officiellement, pourtant, Ahmadinejad et Kadhafi demandent la même chose : l’accès au nucléaire civil. Bien sûr que Kadhafi ne va pas dire qu’il compte construire la bombe avec sa centrale de dessalement !
Par ailleurs, Kadhafi n’a pas besoin du nucléaire : cette source-là d’énergie ne sera pas rentable pour son pays. Il peut très bien dessaler avec son pétrole ou avec l’énergie solaire. Et avec un EPR de 1650 mégawatts je vois mal ce qu’il va faire de son électricité... Une fois que Kadhafi a les combustibles, il peut faire ce qu’il veut.

Charlie Hebdo : Comment passe-t-on du nucléaire civil au nucléaire militaire ?

Monique Sené : On prétend qu’on ne peut pas utiliser le plutonium qui sort d’un réacteur civil pour fabriquer la bombe. Sur cette question, je suis catégorique : c’est faux. Ce plutonium a d’ailleurs été expérimenté par les États-Unis dans les années 1970 : ils ont fait exploser une bombe qui était faite avec du plutonium venant de combustibles de réacteurs civils. Et ça a parfaitement marché... Autre exemple, l’Inde : elle avait un contrat de nucléaire civil avec le Canada, et elle a gardé de toutes petites quantités de combustibles usés, qui lui ont suffi pour extraire la quantité de plutonium (quelques kilos) pour réaliser la bombe.
On est incapable de dominer la technique nucléaire et d’empêcher qu’elle se transforme en arme. Les deux technologies, civile et militaire, se tiennent trop pour qu’il n’y ait pas de glissement. Quand on vend de la technologie nucléaire, on sait ce qu’on vend. C’est aujourd’hui une vraie bagarre que d’arriver à faire comprendre que le nucléaire n’est pas une énergie comme les autres...

Charlie Hebdo : Quels sont les États les plus proliférants ?

Monique Sené : Ce sont surtout les États-Unis, l’Allemagne et l’Angleterre qui vendent des éléments sensibles, comme des centrifugeuses. Quant à la France, il y a eu plusieurs tentatives de la part de nos gouvernements : dans les années 1970, Valéry Giscard d’Estaing a vendu à l’Irak un réacteur de recherche, donc plutonigène. Mais, en 1981, Israël bombarde Osirak, le réacteur nucléaire qui avait été construit. L’Irak se retrouve par conséquent sans nucléaire. A la même époque, en 1974, la France promet au shah d’Iran de lui vendre des réacteurs. Mais, quelques années plus tard, l’ayatollah Khomeyni déclare que le nucléaire est trop cher et contraire à l’islam : il renonce alors au projet. Plus tard, c’est l’Allemagne puis finalement la Russie qui ont repris les contrats iraniens.
En ce qui concerne les pays qui ont la bombe sans en avoir officiellement le droit, le Pakistan la doit aux États-Unis, l’Inde au Canada, la Chine à l’URSS, et Israël à la France.

Charlie Hebdo : Que répondez-vous à ceux qui réfutent le danger en rappelant que, depuis soixante ans que la bombe existe, elle n’a jamais été réemployée depuis Nagasaki ?

Monique Sené : Ce n’est pas un argument valable. L’effet de Hiroshima et Nagasaki a été tellement fort qu’il a conditionné toute la guerre froide. Pour autant, on n’est jamais à l’abri d’un chef d’État suffisamment fou ou irresponsable pour faire usage de la bombe atomique. Et la prolifération ne fait qu’augmenter les risques. Pourtant, l’Histoire a montré que c’est toujours le pire qui arrive... On n’a aucun moyen de prévoir l’avenir. La guerre froide et l’équilibre de la terreur sont finis, mais les guerres continuent. Les États-Unis parlent même d’utiliser de petites bombes, dites “bombes de champ de bataille”… Dans ce cas-là, pourquoi s’arrêter en chemin ? Ce n’est pas nouveau : une fois qu’on a ouvert la boite de Pandore, on ne sait plus la refermer. Par ailleurs, on n’a même pas besoin du nucléaire militaire pour faire tout péter : si des terroristes décidaient de faire s’écraser un avion ou plusieurs sur une centrale civile, ils n’auraient qu’à se servir parmi les dix-neuf sites français... Non seulement le nucléaire rend les États (ou leurs chefs)
dangereux, mais en plus il les rend vulnérables.

Propos recueillis par Marine Chanel
Charlie Hebdo - 12 septembre 2007

Charlie Hebdo : Début septembre 2007, la Corée du Nord acceptait officiellement de démanteler l’intégralité de ses programmes nucléaires. Est-ce une bonne nouvelle ?

Monique Sené : En tout cas c’est un pas dans la bonne direction. La Corée du Nord commençait à vraiment manquer de nourriture, et les pressions exercées par la Chine ont fait leur effet. Maintenant, reste à savoir : quel programme la Corée du Nord va-t-elle démanteler exactement ? Quand est-ce qu’elle va le faire ? Quelle liberté d’inspection aura l’AIEA ? Il faut se méfier des effets d’annonce, et personne ne peut pour l’instant prédire si ce démantèlement sera effectif ou non. Il y a toujours eu des allers-retours sur le sujet, et on ne peut jamais se dire “ça y est, c’est enfin terminé”... Mais disons qu’au moins on va dans le sens du traité de non-prolifération, contrairement à d’autres pays qui ne font aucun effort pour le respecter…

Charlie Hebdo : Au même moment, l’Iran annonce avoir franchi une étape décisive dans son programme nucléaire : 3000 centrifugeuses d’enrichissement en fonctionnement. Est-ce un signe clair que l’Iran ne compte pas se cantonner à la production de nucléaire civil ?

Monique Sené : Trois mille centrifugeuses, c’est un seuil symbolique : ça correspond au nombre de centrifugeuses nécessaires pour fabriquer de l’uranium enrichi rapidement. C’est-à-dire que, si l’Iran le souhaite, il peut désormais acquérir la bombe nucléaire dans un délai de un ou deux ans... A partir du moment où vous avez les ingrédients, il n’y a plus d’obstacles sérieux à la confection de la bombe, il faut aussi dominer la technologie, mais il y a probablement suffisamment de personnes prêtes à aider l’Iran pour que ce ne soit pas un problème... Ce ne sera pas forcément la bombe nec plus ultra miniaturisée, mais une bombe au moins aussi puissante que celles d’Hiroshima ou de Nagasaki, qui ont fait plusieurs centaines de milliers de morts.

Charlie Hebdo : Sarkozy déclare que “l’Iran doté de l’arme nucléaire est inacceptable” et dans le même temps, il vend du nucléaire civil à la Libye de Kadhafi.
Quelle lecture faites-vous de cette politique ?

Monique Sené : On menace l’Iran d’une main, alors qu’on vend du nucléaire à Kadhafi de l’autre ! L’Iran est le grand Satan et Kadhafi serait un ange ? Mais, il n’y a pas plus tard que quatre ou cinq ans, on disait encore de Kadhafi que c’était un monstre ! IIl a pratiqué le terrorisme, les tortures, et d’un seul coup il se serait racheté une conduite ? C’est une politique du “deux poids, deux mesures” qui n’a aucun sens. Officiellement, pourtant, Ahmadinejad et Kadhafi demandent la même chose : l’accès au nucléaire civil. Bien sûr que Kadhafi ne va pas dire qu’il compte construire la bombe avec sa centrale de dessalement !
Par ailleurs, Kadhafi n’a pas besoin du nucléaire : cette source-là d’énergie ne sera pas rentable pour son pays. Il peut très bien dessaler avec son pétrole ou avec l’énergie solaire. Et avec un EPR de 1650 mégawatts je vois mal ce qu’il va faire de son électricité... Une fois que Kadhafi a les combustibles, il peut faire ce qu’il veut.

Charlie Hebdo : Comment passe-t-on du nucléaire civil au nucléaire militaire ?

Monique Sené : On prétend qu’on ne peut pas utiliser le plutonium qui sort d’un réacteur civil pour fabriquer la bombe. Sur cette question, je suis catégorique : c’est faux. Ce plutonium a d’ailleurs été expérimenté par les États-Unis dans les années 1970 : ils ont fait exploser une bombe qui était faite avec du plutonium venant de combustibles de réacteurs civils. Et ça a parfaitement marché... Autre exemple, l’Inde : elle avait un contrat de nucléaire civil avec le Canada, et elle a gardé de toutes petites quantités de combustibles usés, qui lui ont suffi pour extraire la quantité de plutonium (quelques kilos) pour réaliser la bombe.
On est incapable de dominer la technique nucléaire et d’empêcher qu’elle se transforme en arme. Les deux technologies, civile et militaire, se tiennent trop pour qu’il n’y ait pas de glissement. Quand on vend de la technologie nucléaire, on sait ce qu’on vend. C’est aujourd’hui une vraie bagarre que d’arriver à faire comprendre que le nucléaire n’est pas une énergie comme les autres...

Charlie Hebdo : Quels sont les États les plus proliférants ?

Monique Sené : Ce sont surtout les États-Unis, l’Allemagne et l’Angleterre qui vendent des éléments sensibles, comme des centrifugeuses. Quant à la France, il y a eu plusieurs tentatives de la part de nos gouvernements : dans les années 1970, Valéry Giscard d’Estaing a vendu à l’Irak un réacteur de recherche, donc plutonigène. Mais, en 1981, Israël bombarde Osirak, le réacteur nucléaire qui avait été construit. L’Irak se retrouve par conséquent sans nucléaire. A la même époque, en 1974, la France promet au shah d’Iran de lui vendre des réacteurs. Mais, quelques années plus tard, l’ayatollah Khomeyni déclare que le nucléaire est trop cher et contraire à l’islam : il renonce alors au projet. Plus tard, c’est l’Allemagne puis finalement la Russie qui ont repris les contrats iraniens.
En ce qui concerne les pays qui ont la bombe sans en avoir officiellement le droit, le Pakistan la doit aux États-Unis, l’Inde au Canada, la Chine à l’URSS, et Israël à la France.

Charlie Hebdo : Que répondez-vous à ceux qui réfutent le danger en rappelant que, depuis soixante ans que la bombe existe, elle n’a jamais été réemployée depuis Nagasaki ?

Monique Sené : Ce n’est pas un argument valable. L’effet de Hiroshima et Nagasaki a été tellement fort qu’il a conditionné toute la guerre froide. Pour autant, on n’est jamais à l’abri d’un chef d’État suffisamment fou ou irresponsable pour faire usage de la bombe atomique. Et la prolifération ne fait qu’augmenter les risques. Pourtant, l’Histoire a montré que c’est toujours le pire qui arrive... On n’a aucun moyen de prévoir l’avenir. La guerre froide et l’équilibre de la terreur sont finis, mais les guerres continuent. Les États-Unis parlent même d’utiliser de petites bombes, dites “bombes de champ de bataille”… Dans ce cas-là, pourquoi s’arrêter en chemin ? Ce n’est pas nouveau : une fois qu’on a ouvert la boite de Pandore, on ne sait plus la refermer. Par ailleurs, on n’a même pas besoin du nucléaire militaire pour faire tout péter : si des terroristes décidaient de faire s’écraser un avion ou plusieurs sur une centrale civile, ils n’auraient qu’à se servir parmi les dix-neuf sites français... Non seulement le nucléaire rend les États (ou leurs chefs)
dangereux, mais en plus il les rend vulnérables.

Propos recueillis par Marine Chanel
Charlie Hebdo - 12 septembre 2007



Thèmes
Nucléaire militaire