Réseau Sortir du nucléaire
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Sortir du nucléaire n°51

Automne 2011

Journées d’études du Réseau "Sortir du nucléaire"

Après Fukushima ?

Automne 2011




Extrait de l’intervention de Kolin Kobayashi lors des journées d’études du Réseau.



Nous sommes aujourd’hui, sans aucun doute, à un grand tournant historique et décisif dans une crise de civilisation. Parce qu’un tel accident nucléaire n’a pas en réalité d’après. Cela continuera durant des décennies, voire plusieurs centaines d’années et a endommagé profondément la base de tous les vivants. Cela pose donc la question du fondement existentiel de notre société contemporaine.

Le grand séisme et le tsunami, qui a envahi la partie du nord-est du Japon, ont fait plus de 23 000 victimes, la majorité étant due au tsunami. Environ 124 000 personnes ont été évacuées hors des régions sinistrées. Il y a encore 90 109 personnes qui sont obligées de vivre dans des centres de refuge ou dans des hôtels. [...]

On sait aujourd’hui que, aux réacteurs 1, 2 et 3, tout de suite après l’arrêt du système de refroidissement causé par le tsunami, la fusion a percé les cuves de confinement, ce que le Groupe électrique Tokyo Electrique Power (Tepco) a refusé de reconnaître jusqu’au 17 mai. Il a même osé dire le 17 avril qu’il faudrait trois mois pour faire baisser le niveau de radioactivité et six mois de plus pour arrêter totalement les réacteurs, en présentant un programme de travaux à faire et en prétendant que le cœur des réacteurs était seulement partiellement fondu. Cet accident de Fukushima-Daiichi ne doit pas être considéré comme typiquement japonais. Certes, nous avons eu un séisme d’une rare intensité, suivi d’un tsunami gigantesque. Mais c’est un accident majeur typiquement nucléaire, puisque le plus grand problème atteint la capacité de refroidissement des réacteurs et que des erreurs humaines sont les principales causes de l’accident, et cela devrait être éclairci prochainement.

D’abord, construire des centrales nucléaires dans un pays exposé aux risques sismiques permanents sur les failles actives est une grossière erreur. Ensuite, les groupes électrogènes d’urgence n’ont pas été installés sur les hauteurs. Ils se trouvaient près de la mer. Quand d’autres groupes électrogènes transportables en camion sont arrivés, il a fallu plusieurs heures pour avoir une rallonge et des prises adaptées. Certains ne fonctionnaient pas. Mais quand on a réussi à les connecter avec un camion, on s’est aperçu que les systèmes de refroidissement ne fonctionnaient pas. Trop de temps a passé et Tepco n’a pas pensé à un moyen de refroidir les cœurs de ces trois réacteurs. Enfin, Tepco aurait coupé manuellement la vanne du système de récupération d’eau du circuit du générateur après le séisme et avant le tsunami. D’après Tepco, c’était pour éviter de laisser augmenter la pression dans la cuve de confinement. Cette manœuvre aurait altéré le bon fonctionnement du circuit de refroidissement.

Les autres accidents majeurs du monde, celui de Windscale en 1957, de Kychtym en Oural, en Union soviétique, dans une usine nucléaire militaire la même année, de Three Mile Island en 1979, qui venait d’être mis en service, de Tchernobyl en 1986, n’ont été causés ni par un séisme ni par un tsunami, mais par des erreurs humaines.

Par ailleurs, le gouvernement japonais et Tepco ont répété deux phrases symboliques et symptomatiques depuis le début de l’accident. La première : cet accident se situe hors des hypothèses. La deuxième : le niveau radioactif actuel n’a pas d’effet négatif immédiat sur la santé.

Concernant la première, depuis les années 1990, des scientifiques, notamment le sismologue Katsuhiko Ishibashi, ont averti les autorités japonaises de la probabilité d’un grand séisme accompagné d’un accident nucléaire.

Pour la deuxième, le gouvernement a l’air de nier les effets de l’irradiation interne par inhalation et par absorption d’aliments radioactifs, mais il joue sur les mots en utilisant le terme "immédiat". Le gouvernement essaie de minimiser le dégât de contamination, parce que sinon, il serait obligé d’organiser le déplacement de deux millions de personnes vivant dans la région de Fukushima.

Le niveau de la radioactivité des eaux contaminées déversées dans l’océan Pacifique est aussi un problème grave. 4 365 fois plus élevé que le niveau normal, 800 fois plus que celui de l’accident de Windscale en 1957. Le président de la Fédération nationale des pêcheurs japonais était extrêmement en colère lors de sa rencontre avec le ministre de l’Agriculture et de la Pêche, il s’est exclamé : "la mer n’est pas une poubelle !" La contamination toucherait l’ensemble de la chaîne alimentaire marine et le peuple japonais serait obligé de changer d’habitudes alimentaires. La population serait soumise à une expérience radioactive sur une longue période comme dans le cas de Hiroshima et Nagasaki. Cette contamination alimentaire couvrira inévitablement le Japon entier par les transports des produits. [...]

Le ministère de l’Education a imposé le seuil de 20mSv/an pour tous les enfants, ainsi que les femmes et les femmes enceintes dans le département de Fukushima, le 19 avril, sans discussion sérieuse au sein de la commission de sûreté nucléaire japonaise, alors qu’auparavant, ce seuil était de 1mSv/an. Cette décision est inacceptable. Le conseiller scientifique auprès du cabinet du Premier ministre, Toshiso Kosako, qui est pourtant un pro-nucléaire convaincu, a décidé de démissionner le 29 mai pour protester contre cette décision gouvernementale. C’est un scientifique qui croit à la sûreté nucléaire si l’on respecte toutes les contraintes techniques.

Les mères de Fukushima en colère sont allées manifester nombreuses devant le ministère, et elles ont réussi à obtenir un faux recul de cette norme, le ministre disant s’orienter vers 1mSv/an, mais seulement comme objectif. Il faudra encore des pressions. […]

Il y a deux choses essentielles qu’on devrait faire maintenant : une, stopper Tepco pour qu’il ne déverse plus les eaux contaminées dans l’océan Pacifique, deux, soutenir tous les enfants, les jeunes et les femmes enceintes pour qu’ils soient protégés contre les rayons ionisants.

L’accident de Fukushima est arrivé presque au moment du vingt-cinquième anniversaire de celui de Tchernobyl. Cela fait deux accidents majeurs en moins de trente ans. La probabilité d’un tel accident, recalculée après Fukushima par Bernard Laponche et Benjamin Dessus de Global Chance, est de 50 % pour la France et de 72 % (rectifié) pour l’Union européenne.

J’espère que ces journées nous permettront de prendre conscience de la menace trop importante du nucléaire sur toute la vie sur terre.

Kolin Kobayashi
Journaliste

Nous sommes aujourd’hui, sans aucun doute, à un grand tournant historique et décisif dans une crise de civilisation. Parce qu’un tel accident nucléaire n’a pas en réalité d’après. Cela continuera durant des décennies, voire plusieurs centaines d’années et a endommagé profondément la base de tous les vivants. Cela pose donc la question du fondement existentiel de notre société contemporaine.

Le grand séisme et le tsunami, qui a envahi la partie du nord-est du Japon, ont fait plus de 23 000 victimes, la majorité étant due au tsunami. Environ 124 000 personnes ont été évacuées hors des régions sinistrées. Il y a encore 90 109 personnes qui sont obligées de vivre dans des centres de refuge ou dans des hôtels. [...]

On sait aujourd’hui que, aux réacteurs 1, 2 et 3, tout de suite après l’arrêt du système de refroidissement causé par le tsunami, la fusion a percé les cuves de confinement, ce que le Groupe électrique Tokyo Electrique Power (Tepco) a refusé de reconnaître jusqu’au 17 mai. Il a même osé dire le 17 avril qu’il faudrait trois mois pour faire baisser le niveau de radioactivité et six mois de plus pour arrêter totalement les réacteurs, en présentant un programme de travaux à faire et en prétendant que le cœur des réacteurs était seulement partiellement fondu. Cet accident de Fukushima-Daiichi ne doit pas être considéré comme typiquement japonais. Certes, nous avons eu un séisme d’une rare intensité, suivi d’un tsunami gigantesque. Mais c’est un accident majeur typiquement nucléaire, puisque le plus grand problème atteint la capacité de refroidissement des réacteurs et que des erreurs humaines sont les principales causes de l’accident, et cela devrait être éclairci prochainement.

D’abord, construire des centrales nucléaires dans un pays exposé aux risques sismiques permanents sur les failles actives est une grossière erreur. Ensuite, les groupes électrogènes d’urgence n’ont pas été installés sur les hauteurs. Ils se trouvaient près de la mer. Quand d’autres groupes électrogènes transportables en camion sont arrivés, il a fallu plusieurs heures pour avoir une rallonge et des prises adaptées. Certains ne fonctionnaient pas. Mais quand on a réussi à les connecter avec un camion, on s’est aperçu que les systèmes de refroidissement ne fonctionnaient pas. Trop de temps a passé et Tepco n’a pas pensé à un moyen de refroidir les cœurs de ces trois réacteurs. Enfin, Tepco aurait coupé manuellement la vanne du système de récupération d’eau du circuit du générateur après le séisme et avant le tsunami. D’après Tepco, c’était pour éviter de laisser augmenter la pression dans la cuve de confinement. Cette manœuvre aurait altéré le bon fonctionnement du circuit de refroidissement.

Les autres accidents majeurs du monde, celui de Windscale en 1957, de Kychtym en Oural, en Union soviétique, dans une usine nucléaire militaire la même année, de Three Mile Island en 1979, qui venait d’être mis en service, de Tchernobyl en 1986, n’ont été causés ni par un séisme ni par un tsunami, mais par des erreurs humaines.

Par ailleurs, le gouvernement japonais et Tepco ont répété deux phrases symboliques et symptomatiques depuis le début de l’accident. La première : cet accident se situe hors des hypothèses. La deuxième : le niveau radioactif actuel n’a pas d’effet négatif immédiat sur la santé.

Concernant la première, depuis les années 1990, des scientifiques, notamment le sismologue Katsuhiko Ishibashi, ont averti les autorités japonaises de la probabilité d’un grand séisme accompagné d’un accident nucléaire.

Pour la deuxième, le gouvernement a l’air de nier les effets de l’irradiation interne par inhalation et par absorption d’aliments radioactifs, mais il joue sur les mots en utilisant le terme "immédiat". Le gouvernement essaie de minimiser le dégât de contamination, parce que sinon, il serait obligé d’organiser le déplacement de deux millions de personnes vivant dans la région de Fukushima.

Le niveau de la radioactivité des eaux contaminées déversées dans l’océan Pacifique est aussi un problème grave. 4 365 fois plus élevé que le niveau normal, 800 fois plus que celui de l’accident de Windscale en 1957. Le président de la Fédération nationale des pêcheurs japonais était extrêmement en colère lors de sa rencontre avec le ministre de l’Agriculture et de la Pêche, il s’est exclamé : "la mer n’est pas une poubelle !" La contamination toucherait l’ensemble de la chaîne alimentaire marine et le peuple japonais serait obligé de changer d’habitudes alimentaires. La population serait soumise à une expérience radioactive sur une longue période comme dans le cas de Hiroshima et Nagasaki. Cette contamination alimentaire couvrira inévitablement le Japon entier par les transports des produits. [...]

Le ministère de l’Education a imposé le seuil de 20mSv/an pour tous les enfants, ainsi que les femmes et les femmes enceintes dans le département de Fukushima, le 19 avril, sans discussion sérieuse au sein de la commission de sûreté nucléaire japonaise, alors qu’auparavant, ce seuil était de 1mSv/an. Cette décision est inacceptable. Le conseiller scientifique auprès du cabinet du Premier ministre, Toshiso Kosako, qui est pourtant un pro-nucléaire convaincu, a décidé de démissionner le 29 mai pour protester contre cette décision gouvernementale. C’est un scientifique qui croit à la sûreté nucléaire si l’on respecte toutes les contraintes techniques.

Les mères de Fukushima en colère sont allées manifester nombreuses devant le ministère, et elles ont réussi à obtenir un faux recul de cette norme, le ministre disant s’orienter vers 1mSv/an, mais seulement comme objectif. Il faudra encore des pressions. […]

Il y a deux choses essentielles qu’on devrait faire maintenant : une, stopper Tepco pour qu’il ne déverse plus les eaux contaminées dans l’océan Pacifique, deux, soutenir tous les enfants, les jeunes et les femmes enceintes pour qu’ils soient protégés contre les rayons ionisants.

L’accident de Fukushima est arrivé presque au moment du vingt-cinquième anniversaire de celui de Tchernobyl. Cela fait deux accidents majeurs en moins de trente ans. La probabilité d’un tel accident, recalculée après Fukushima par Bernard Laponche et Benjamin Dessus de Global Chance, est de 50 % pour la France et de 72 % (rectifié) pour l’Union européenne.

J’espère que ces journées nous permettront de prendre conscience de la menace trop importante du nucléaire sur toute la vie sur terre.

Kolin Kobayashi
Journaliste



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