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Sortir du nucléaire n°55

Automne 2012

Fukushima

De l’indifférence à la révolte : Les manifestations antinucléaires au Japon

Automne 2012




Eté 2012 : le Japon n’a plus que deux réacteurs nucléaires en service, remis en marche début juillet.

Fin août 2012, selon le journal Asahi, 58% des Japonais veulent quitter définitivement le nucléaire dans les 10 ans maximum, dont 16% immédiatement, 21% pour l’arrêt dans les cinq ans. Dans le département de Fukushima, des chiffres parus début août indiquaient que 100% des résidents étaient pour l’arrêt total.

Une profonde prise de conscience

Dix-huit mois après la catastrophe de Fukushima, le gouvernement japonais est en train de tester la population pour savoir si l’option énergétique de 2030 comportera 0%, 15% ou 25% de nucléaire. Alors que l’un des épouvantails agités par le lobby nucléaire japonais était la perspective d’une augmentation importante du coût de l’électricité en cas d’arrêt du nucléaire, près de 60% des Japonais se sont déclarés prêts à préférer ce sacrifice financier plutôt que de sacrifier leur vie, leur santé et leur avenir aux dieux malfaisants du nucléaire.

Cette évolution des consciences s’est faite progressivement. Il a fallu, pour qu’ait lieu cette improbable métamorphose, que les citoyens les plus touchés par la catastrophe d’une part, et les citoyens les mieux informés d’autre part, dénoncent patiemment les risques intolérables liés à la situation créée par le désastre de 2011 mais aussi la nature mortifère de l’industrie nucléaire en général et au Japon en particulier.

Car malgré l’activité sismique intense de leur archipel, la plupart des Japonais ne s’étaient jamais posé la question de l’éventualité d’un accident nucléaire. Anesthésiés par les mensonges du lobby nucléaire, arrosés localement par la manne financière habilement versée en échange de terrains où construire les centrales, victimes de la duplicité criminelle des hommes politiques et des responsables à tous les niveaux, les Japonais (et nous savons qu’ils ne sont pas les seuls) ont confortablement fermé les yeux pendant 40 ans.

L’extraordinaire prise de conscience à laquelle nous avons assisté et qui se poursuit encore sans relâche est aussi le fruit du travail de fourmi de tous ceux, jeunes et vieux, hommes et femmes, militants de longue date ou tout nouveaux sur la scène de la protestation collective, qui se retrouvent semaine après semaine au cœur des nombreuses manifestations antinucléaires du pays.

Aux débuts de la dynamique...

Les premières manifestations antinucléaires après la catastrophe se sont mises en place très vite, dès fin mars 2011, alors que le Japon était encore secoué de répliques sismiques nuit et jour. Il s’agissait de petits groupes rassemblant des parents en colère, des jeunes ; il s’agissait aussi d’associations citoyennes traditionnellement antinucléaires ou écolo, dont les membres sont généralement plus âgés, mais aussi de Greenpeace Japan ou Save the Earth Japan. Entre autres lieux, un collectif jeune particulièrement actif s’est créé dans le quartier de Kôenji, dans l’agglomération de Tokyo, autour d’une association de quartier rassemblant les petits commerçants. Greenpeace Japan, de son côté, a commencé à organiser des manifestations et des rassemblements au cœur de la capitale. Les diverses organisations diffusaient sur leurs sites des conseils pour les manifestants en herbe et des modèles d’affichettes. Particularité à ce stade : peu de coordination entre les mouvements, des manifestations pouvaient avoir lieu au même moment sur différents lieux, plusieurs fois par semaine, et la participation variait de quelques centaines (voire dizaines) à deux milliers de personnes environ. Les manifestants se retrouvaient soit au sein de défilés de rue, soit dans des rassemblements dans des parcs, soit devant le siège de l’électricien nucléaire TEPCO.

À la mi-avril 2011, plusieurs manifestations mémorables rassemblèrent le même jour au centre de Tokyo 17 000 participants. Fin avril ce fut l’Energy Shift Parade (manifestation pour l’alternative énergétique) avec la collaboration de Greenpeace. Les participants faisaient preuve d’une belle créativité en arborant des affiches et des déguisements "maison" des plus intéressants aux plus drôles. Des thèmes étaient souvent choisis, comme la protection des fruits et légumes ou du lait, au moment où l’on apprenait que l’iode et le césium radioactifs avaient contaminé la nourriture. Dès le début, des musiciens accompagnaient les manifestants, et ce sera désormais le cas pour la plupart des manifestations. Des collectifs de bonzes en robes safran ont commencé à se joindre aux défilés en chantant des mantras et frappant leurs tambours.

Les mots d’ordre dénonçaient d’abord la contamination des aliments et présentaient des excuses aux peuples du monde pour la contamination nucléaire. Ils demandaient aussi, bien sûr, un passage aux énergies douces. Les slogans demandaient aussi l’évacuation des habitants des zones contaminées et surtout celle des enfants. À mesure que les autres réacteurs du pays fermaient pour maintenance ou n’étaient pas redémarrés aux dates prévues après opérations de maintenance parce que la population s’y opposait, il est devenu clair que le Japon allait se retrouver sans aucun réacteur nucléaire en service début mai 2012. Dès lors, l’énergie des manifestants s’est concentrée contre le redémarrage des réacteurs et les mots d’ordre ont évolué dans ce sens.

Les Japonais manifestent en masse

Deux grands collectifs dominent actuellement la scène antinucléaire au Japon : Sayonara Genpatsu Issenmannin Akushon (Adieu les centrales nucléaires, 10 millions de citoyens en action) et Metropolitan Coalition Against Nukes (Action métropolitaine contre le nucléaire).

Sayonara Genpatsu regroupe une soixantaine d’organisations installées de longue date dans le paysage sociétal japonais, dont l’association antinucléaire Gensuikin, l’union des consommateurs du Japon, ainsi que des personnalités culturelles de premier plan : l’écrivain Kenzaburo Oé, Prix Nobel de Littérature, le compositeur Ryuichi Sakamoto, l’auteur Satoshi Kamata, etc. La première grande manifestation de ce collectif a eu lieu dans l’immense parc Meiji, avec 60 000 participants, un record à l’époque, en septembre 2011, en présence de Kenzaburo Oé. C’est ce collectif qui a organisé la grande manifestation du 16 juillet 2012 dans le parc de Yoyogi, qui a rassemblé 170 000 personnes.

La naissance du mouvement Metropolitan Coalition Against Nukes, qui rassemble une dizaine d’organisations plus jeunes, voire toutes récentes, dont Energy Shift Parade (Alternative énergétique) et Genpatsu Yamero Demo ! ("On arrête les centrales !") remonte aussi à septembre 2011. C’est cette coalition qui coordonne les rassemblements et chaînes humaines hebdomadaires autour de la résidence du premier ministre Noda et du Parlement, tous les vendredis soir, depuis le 29 mars 2012.

Le propos des manifestations du vendredi soir, qui durent exactement 2 heures, de 18h à 20h, semaine après semaine, est d’exiger le non-redémarrage des réacteurs. Au début, quelques centaines de manifestants se présentaient, beaucoup venant seuls, souvent pour la première fois de leur vie dans une manifestation, après leur travail, malgré les pluies de juin-juillet (saison des pluies au Japon) ou la chaleur humide et étouffante des soirées de plein été. Et puis, à la mi-juin, du jour où le gouvernement Noda a, malgré cette forte volonté populaire, déclaré son intention de redémarrer deux réacteurs à la centrale d’Ôi, dans l’ouest du Japon, la colère, le sentiment de ne jamais être écoutés, d’être floués, s’est emparé des Japonais et l’on a vu des gens déterminés, désespérés, venir en masse aux rassemblements jusqu’à atteindre 200 000 manifestants !

Au fil des révélations sur la gestion criminelle de l’accident et de ses conséquences, sur l’état réel des centrales, sur l’insupportable menace d’un effondrement de la piscine de combustibles usés du réacteur n°4 de Fukushima ; à la perspective de voir le Japon redémarrer ses centrales les unes après les autres alors que rien n’est résolu, que des failles sismiques sont découvertes sous les centrales, que les débris radioactifs des ruines de Fukushima sont envoyés à travers le pays... je crois qu’aujourd’hui la peur et la colère font leur chemin. Aujourd’hui, les Japonais, dans leur grande majorité, ont compris que c’est leur survie qui est en jeu.

Janick Magne
26 août 2012

Eté 2012 : le Japon n’a plus que deux réacteurs nucléaires en service, remis en marche début juillet.

Fin août 2012, selon le journal Asahi, 58% des Japonais veulent quitter définitivement le nucléaire dans les 10 ans maximum, dont 16% immédiatement, 21% pour l’arrêt dans les cinq ans. Dans le département de Fukushima, des chiffres parus début août indiquaient que 100% des résidents étaient pour l’arrêt total.

Une profonde prise de conscience

Dix-huit mois après la catastrophe de Fukushima, le gouvernement japonais est en train de tester la population pour savoir si l’option énergétique de 2030 comportera 0%, 15% ou 25% de nucléaire. Alors que l’un des épouvantails agités par le lobby nucléaire japonais était la perspective d’une augmentation importante du coût de l’électricité en cas d’arrêt du nucléaire, près de 60% des Japonais se sont déclarés prêts à préférer ce sacrifice financier plutôt que de sacrifier leur vie, leur santé et leur avenir aux dieux malfaisants du nucléaire.

Cette évolution des consciences s’est faite progressivement. Il a fallu, pour qu’ait lieu cette improbable métamorphose, que les citoyens les plus touchés par la catastrophe d’une part, et les citoyens les mieux informés d’autre part, dénoncent patiemment les risques intolérables liés à la situation créée par le désastre de 2011 mais aussi la nature mortifère de l’industrie nucléaire en général et au Japon en particulier.

Car malgré l’activité sismique intense de leur archipel, la plupart des Japonais ne s’étaient jamais posé la question de l’éventualité d’un accident nucléaire. Anesthésiés par les mensonges du lobby nucléaire, arrosés localement par la manne financière habilement versée en échange de terrains où construire les centrales, victimes de la duplicité criminelle des hommes politiques et des responsables à tous les niveaux, les Japonais (et nous savons qu’ils ne sont pas les seuls) ont confortablement fermé les yeux pendant 40 ans.

L’extraordinaire prise de conscience à laquelle nous avons assisté et qui se poursuit encore sans relâche est aussi le fruit du travail de fourmi de tous ceux, jeunes et vieux, hommes et femmes, militants de longue date ou tout nouveaux sur la scène de la protestation collective, qui se retrouvent semaine après semaine au cœur des nombreuses manifestations antinucléaires du pays.

Aux débuts de la dynamique...

Les premières manifestations antinucléaires après la catastrophe se sont mises en place très vite, dès fin mars 2011, alors que le Japon était encore secoué de répliques sismiques nuit et jour. Il s’agissait de petits groupes rassemblant des parents en colère, des jeunes ; il s’agissait aussi d’associations citoyennes traditionnellement antinucléaires ou écolo, dont les membres sont généralement plus âgés, mais aussi de Greenpeace Japan ou Save the Earth Japan. Entre autres lieux, un collectif jeune particulièrement actif s’est créé dans le quartier de Kôenji, dans l’agglomération de Tokyo, autour d’une association de quartier rassemblant les petits commerçants. Greenpeace Japan, de son côté, a commencé à organiser des manifestations et des rassemblements au cœur de la capitale. Les diverses organisations diffusaient sur leurs sites des conseils pour les manifestants en herbe et des modèles d’affichettes. Particularité à ce stade : peu de coordination entre les mouvements, des manifestations pouvaient avoir lieu au même moment sur différents lieux, plusieurs fois par semaine, et la participation variait de quelques centaines (voire dizaines) à deux milliers de personnes environ. Les manifestants se retrouvaient soit au sein de défilés de rue, soit dans des rassemblements dans des parcs, soit devant le siège de l’électricien nucléaire TEPCO.

À la mi-avril 2011, plusieurs manifestations mémorables rassemblèrent le même jour au centre de Tokyo 17 000 participants. Fin avril ce fut l’Energy Shift Parade (manifestation pour l’alternative énergétique) avec la collaboration de Greenpeace. Les participants faisaient preuve d’une belle créativité en arborant des affiches et des déguisements "maison" des plus intéressants aux plus drôles. Des thèmes étaient souvent choisis, comme la protection des fruits et légumes ou du lait, au moment où l’on apprenait que l’iode et le césium radioactifs avaient contaminé la nourriture. Dès le début, des musiciens accompagnaient les manifestants, et ce sera désormais le cas pour la plupart des manifestations. Des collectifs de bonzes en robes safran ont commencé à se joindre aux défilés en chantant des mantras et frappant leurs tambours.

Les mots d’ordre dénonçaient d’abord la contamination des aliments et présentaient des excuses aux peuples du monde pour la contamination nucléaire. Ils demandaient aussi, bien sûr, un passage aux énergies douces. Les slogans demandaient aussi l’évacuation des habitants des zones contaminées et surtout celle des enfants. À mesure que les autres réacteurs du pays fermaient pour maintenance ou n’étaient pas redémarrés aux dates prévues après opérations de maintenance parce que la population s’y opposait, il est devenu clair que le Japon allait se retrouver sans aucun réacteur nucléaire en service début mai 2012. Dès lors, l’énergie des manifestants s’est concentrée contre le redémarrage des réacteurs et les mots d’ordre ont évolué dans ce sens.

Les Japonais manifestent en masse

Deux grands collectifs dominent actuellement la scène antinucléaire au Japon : Sayonara Genpatsu Issenmannin Akushon (Adieu les centrales nucléaires, 10 millions de citoyens en action) et Metropolitan Coalition Against Nukes (Action métropolitaine contre le nucléaire).

Sayonara Genpatsu regroupe une soixantaine d’organisations installées de longue date dans le paysage sociétal japonais, dont l’association antinucléaire Gensuikin, l’union des consommateurs du Japon, ainsi que des personnalités culturelles de premier plan : l’écrivain Kenzaburo Oé, Prix Nobel de Littérature, le compositeur Ryuichi Sakamoto, l’auteur Satoshi Kamata, etc. La première grande manifestation de ce collectif a eu lieu dans l’immense parc Meiji, avec 60 000 participants, un record à l’époque, en septembre 2011, en présence de Kenzaburo Oé. C’est ce collectif qui a organisé la grande manifestation du 16 juillet 2012 dans le parc de Yoyogi, qui a rassemblé 170 000 personnes.

La naissance du mouvement Metropolitan Coalition Against Nukes, qui rassemble une dizaine d’organisations plus jeunes, voire toutes récentes, dont Energy Shift Parade (Alternative énergétique) et Genpatsu Yamero Demo ! ("On arrête les centrales !") remonte aussi à septembre 2011. C’est cette coalition qui coordonne les rassemblements et chaînes humaines hebdomadaires autour de la résidence du premier ministre Noda et du Parlement, tous les vendredis soir, depuis le 29 mars 2012.

Le propos des manifestations du vendredi soir, qui durent exactement 2 heures, de 18h à 20h, semaine après semaine, est d’exiger le non-redémarrage des réacteurs. Au début, quelques centaines de manifestants se présentaient, beaucoup venant seuls, souvent pour la première fois de leur vie dans une manifestation, après leur travail, malgré les pluies de juin-juillet (saison des pluies au Japon) ou la chaleur humide et étouffante des soirées de plein été. Et puis, à la mi-juin, du jour où le gouvernement Noda a, malgré cette forte volonté populaire, déclaré son intention de redémarrer deux réacteurs à la centrale d’Ôi, dans l’ouest du Japon, la colère, le sentiment de ne jamais être écoutés, d’être floués, s’est emparé des Japonais et l’on a vu des gens déterminés, désespérés, venir en masse aux rassemblements jusqu’à atteindre 200 000 manifestants !

Au fil des révélations sur la gestion criminelle de l’accident et de ses conséquences, sur l’état réel des centrales, sur l’insupportable menace d’un effondrement de la piscine de combustibles usés du réacteur n°4 de Fukushima ; à la perspective de voir le Japon redémarrer ses centrales les unes après les autres alors que rien n’est résolu, que des failles sismiques sont découvertes sous les centrales, que les débris radioactifs des ruines de Fukushima sont envoyés à travers le pays... je crois qu’aujourd’hui la peur et la colère font leur chemin. Aujourd’hui, les Japonais, dans leur grande majorité, ont compris que c’est leur survie qui est en jeu.

Janick Magne
26 août 2012



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Luttes et actions Fukushima